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mandat, c’est-à-dire en dehors des aiguillons de l’intérêt personnel aussi bien que des lumières de la raison théorique et désintéressée. Dans un certain ordre de transactions, cela s’appelle commandite, et on a vu de nos jours les meilleures, les plus saines affaires, tantôt ruinées pour s’être mises à ce régime, tantôt compromises dans leurs fruits et perverties affreusement dans leur personnel. Il a fallu que la loi vînt discipliner et moraliser la commandite ; il a fallu surtout que le public préférât la société anonyme, où la loi stipule toutes choses pour le public actionnaire ou consommateur.

Le mandataire est volontiers négligent d’une chose qui n’est pas la sienne propre. C’est là son moindre vice. Il a devant lui deux tentations : l’une de tourner à son profit les pouvoirs dont il est nanti pour le bien de l’association, l’autre de tourner contre le public la force de l’association dont il est le gérant, et d’en faire un engin de monopole, d’exaction, de rançonnement. La première est de beaucoup la plus séduisante et la plus écoutée. Aussi la France, où est née la commandite, fut-elle longtemps sans s’y adonner, et même très longtemps, puisque la chose date de Colbert.

Ce qui distingue l’esprit et la fortune de ce pays, c’est de répugner à cette fausse allure des choses, et de préférer à tout, soit la propriété, l’exploitation foncière, qui est le type le plus parfait de l’affaire privée, soit la fonction publique, où peut se glisser quelque élévation de vues et de sentimens. Sur ce dernier point, je ne veux rien outrer : chacun sait les motifs cupides ou vaniteux qui poussent chacun de nous à convoiter l’importance officielle. Cependant la puissance publique a quelque chose en soi à la rigueur pour élever l’âme de ses dépositaires, tandis qu’on n’aperçoit guère dans une affaire collective l’exaltation possible du gérant. Comme le fonctionnaire invoque sans cesse les plus hauts prétextes, les alléguant partout, soit aux inférieurs, soit au public, quelque chose de loin en loin pourrait bien en rester, en passer dans sa conduite. On peut accomplir avec une certaine conscience ce qu’on a désiré par de purs calculs. On prend, on porte l’épée par les motifs les plus divers ; mais il n’y a qu’une manière de la tirer : le métier des armes n’en empêche pas l’héroïsme. Cet exemple est pris un peu haut : il ne faudrait pas en abuser ; mais peut-être en est-il de la puissance publique comme d’une religion dont l’effet n’est pas infaillible ni continu, laquelle toutefois attend son homme à certaines heures lucides et périodiques pour le secouer, pour l’apostropher parmi les vils intérêts qui usurpent et courbent sa pensée.

Vous allez peut-être supposer que je révoque en doute les mérites de l’association, ou que je perds de vue les œuvres prodigieuses dont elle s’est montrée capable en Angleterre… Cela demande quelque