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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/178

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subir ou à constituer des pouvoirs d’opinion. Cette qualité est partout ; mais elle éclate dans le rôle de la noblesse française au dernier siècle, dans ce personnage qui, sans être public, fut tout-puissant. N’est-ce pas le fait d’un peuple tout intellectuel, vivant d’esprit, étrangement sensible aux idées, et qui doit appliquer cette force partout, jusque dans la manière d’acquérir et de défendre le droit politique ?

Ainsi la France est faite de telle façon qu’elle comporte l’opinion comme puissance dominante, l’opinion ayant prise partout sur une race à base intellectuelle. La liberté politique en France ne saurait tenir à telle caste, à tel privilège, à telle force particulière et physique pour ainsi dire, mais à l’opinion, à une force générale et morale. Ou la liberté a cette base parmi nous, ou elle n’en a aucune. Chez un peuple d’esprit, la liberté est un progrès intellectuel, l’acquisition d’une idée entre autres, et la victoire de cette idée, sa consécration par les lois, sera une victoire d’opinion. Remarquez bien l’incomparable puissance de cette idée. Si l’on néglige les accidens et les apparences, on s’aperçoit qu’elle est la seule où le peuple et les grands se soient entendus. En 89, les cahiers de tous les ordres concluaient au gouvernement représentatif, et le peuple, avec ses intérêts, avec ses appétits, n’a jamais dérogé à cette passion des intelligences. Les masses peuvent trouver leur compte au pouvoir absolu, c’était du moins le sentiment de la plèbe romaine ; il n’est pas clair qu’elles le trouvent au gouvernement du pays par lui-même, s’il y a un pays légal à certaines conditions étroites de propriété. Quoi qu’il en soit, jamais en France elles ne prirent parti pour le pouvoir absolu ; toujours elles ont prêté leur force aux grands coups qui le détruisaient.

Quand tels sont les origines, les précédens et les œuvres de l’opinion en tout pays et principalement en France, on peut bien croire que cette puissance n’est pas près d’abdiquer ou de déchoir aujourd’hui. Le fait est qu’elle a grandi : son règne a profité de tous les accès que lui offrent la culture et l’ouverture supérieure des esprits, ce qu’on pourrait appeler le spiritualisme croissant des sociétés modernes. Il n’y a que l’opinion désormais pour gouverner le monde. Comme elle a su l’améliorer, il lui appartient de le maintenir en l’état où elle l’a mis, par où elle est la garantie suffisante, en tout cas la garantie unique des droits qu’elle a créés, droits des hommes, droits des peuples. Il ne faut pas s’y tromper, l’opinion fait toute la liberté des peuples libres, là même où vous croyez apercevoir pour leur défense des forces disséminées, des organes spéciaux. C’est l’illusion que vous fait la Grande-Bretagne ; mais en y regardant mieux, vous ne verrez là d’autre fonds que l’opinion