Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/174

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


les murs blanchis à la chaux de leurs maisons et de leurs jardins, ils en construisent au milieu des champs. Hauts de 3 mètres, distans de 10 ou 12, ces murs sillonnent la colline qui domine la Seine, présentant aux brûlans rayons du soleil leurs arbres étalés en éventail, taillés, échenillés, cultivés avec soin, abrités contre les gelées printanières et choisis parmi les meilleures espèces. Ce sont eux qui donnent ces beaux fruits que tout le monde connaît et qui ont fait à Fontainebleau la réputation que méritait Thomery. À défaut de célébrité, les habitans ont l’aisance, et je doute qu’ils consentent à changer leur lot. Quand on voit de pareils résultats, combien ne déplore-t-on pas l’ignorance et l’incurie de nos paysans, qui ne savent pas ce que c’est que tailler un arbre, et s’en rapportent à la Providence pour faire pousser ceux qu’il lui plaira ? L’on s’étonne, devant les immenses marchés que présentent la Russie et l’Angleterre, que la France ne soit pas tout entière transformée en verger. Il y a là pour elle une source incalculable de richesses, car nul pays au monde n’est plus propre à ce genre de culture.

Enfin ce n’est pas seulement par les produits qu’elle fournit et le travail qu’elle procure que s’explique l’intérêt général qui s’attache à la forêt de Fontainebleau. On sait qu’elle attire chaque année quantité d’artistes et de visiteurs. Il n’y a pas de forêt au monde qui soit plus parcourue, plus dessinée que celle-ci ; il n’y en a pas qui ait inspiré plus de paysagistes. Elle doit ce privilège à l’incroyable variété de sites qu’on y rencontre, elle peut fournir des modèles de tout genre : études d’arbres, rochers, mares, déserts, paysages orientaux, couchers ou levers de soleil, effets de neige, on y trouve tout ce qu’on veut. C’est à elle que bien des artistes justement populaires vont demander des inspirations. Rousseau lui prend ses vieux chênes, Diaz ses dessous de bois, Decamps ses paysages historiques. Il y a tels arbres de la forêt qui ont été dessinés par tous nos peintres, tels rochers qu’en cherchant bien on retrouverait dans nombre de tableaux. Chaque année, les villages voisins sont envahis par des légions d’artistes. C’est une vraie bonne fortune pour l’école française que de posséder près de Paris un champ d’étude aussi vaste et aussi varié que la forêt de Fontainebleau.

On voit quel intérêt complexe s’attache à une grande forêt ; on voit aussi quelles salutaires influences en émanent. Dans le cadre d’une simple étude forestière, ce n’est pas seulement l’action de l’homme sur la nature que nous avons pu observer, c’est l’action de la nature sur l’homme sous une de ses formes les plus saisissantes et s’exerçant dans l’ordre matériel comme dans l’ordre moral.


J. CLAVE.