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La vieille antithèse est complètement dépassée. Jésus n’est pas seulement un messie juif : il est l’incarnation du Verbe divin, en qui la vérité relative du paganisme et du judaïsme, ainsi que leur opposition, disparait dans une unité supérieure. L’apparition du Verbe fait chair est le moment suprême du devenir universel, et si la personne humaine du Christ s’évanouit presque entièrement dans le nimbe éblouissant du logos éternel, son rapport avec Dieu, avec la création et les plus grands faits de l’ordre intellectuel et moral, s’élève à la hauteur de l’absolu. Une métaphysique tout entière, se servant du platonisme pour dresser la théorie du fait concret du christianisme, sortira de cette tendance, qui répond au désir de la chrétienté de glorifier toujours plus celui dont elle porte le nom, et de sommer avec une autorité croissante les masses encore indifférentes ou hostiles de se ranger avec elle à l’obéissance due au Verbe personnel de Dieu.

Il ne faudrait pas croire cependant que cette identité du Verbe et de la personne historique de Jésus soit sortie inopinément, sans préparation, du sein de l’église du second siècle. L’ascension du Christ vers la divinité absolue commence dès les premiers jours, et on peut la suivre en quelque sorte pas à pas. Dans les trois premiers évangiles, Jésus est homme, et même le récit de sa naissance miraculeuse, annexé par deux d’entre eux, d’une manière peu déguisée, à des traditions qui auraient dû l’exclure, ne change rien au point de vue général sous lequel sa personne et son œuvre sont présentées. Ce qui est divin en lui, c’est le saint esprit dont il est pleinement inspiré, soit depuis son baptême, soit depuis sa naissance. Dans l’Apocalypse, la même notion se retrouve, mais en même temps l’idée que, dans le ciel, des attributs et des titres divins lui sont communiqués par Dieu en récompense de son œuvre accomplie : il est homme divinisé. Dans les épîtres authentiques de Paul, il est encore essentiellement homme, mais homme du ciel, ayant une nature transcendante à l’humanité actuelle, bien qu’aucun abîme ne l’en sépare et que celle-ci doive s’élever à la même perfection. Ce cours d’idées devait mener promptement à la doctrine de sa préexistence antérieurement à son apparition terrestre, et nous la voyons formellement enseignée dans l’épître aux Hébreux à côté de passages où sa nature humaine, semblable à la nôtre, est encore très fortement accusée. Dans les épîtres plus récentes publiées sous le nom de Paul, il est déjà le fondement même de la création, et notamment de la création spirituelle. Tout part de lui et doit revenir à lui : c’est le Verbe, moins le nom.

Les autres auteurs chrétiens des premiers temps, Clément Romain, Barnabas, Hermas, Justin martyr, s’expriment dans un sens analogue, mais d’une manière très flottante et indécise. Hermas se