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ces chrétiens des premiers jours obstinément attachés à leur dogme vieilli, très fiers de leur antiquité, persévérant toujours dans l’observation de la loi juive et dans leur antipathie contre Paul, du reste s’éteignant paisiblement au milieu d’un monde qui ne les comprenait plus, et qui pourtant respecta leur lente agonie, comme s’il n’eût pu se défendre d’un mystérieux respect pour ce débris d’un âge à jamais disparu.

Chose extrêmement remarquable et de la plus haute importance pour l’avenir, si l’on se demande en quel endroit de l’église du second siècle cette tendance conciliante se manifesta le plus tôt, toutes les présomptions nous dirigent du côté de Rome. C’est là en effet, c’est dans cette capitale des nations, où se trouve déjà comme le panthéon de l’univers, que toutes ces idées solidaires de monothéisme, d’humanité, d’universalisme, de religion commune à tous, se dégagent avec le plus de puissance. Dans un tel milieu, le judéo-christianisme primitif est trop étroit, le paulinisme pur est trop mystique. C’est là aussi qu’on connaît le mieux l’art de diriger et d’organiser les grands mouvemens, de faire aux nécessités pratiques de prudentes concessions ; en un mot, c’est là que naît la politique religieuse. Quelque chose de l’habileté du sénat romain a passé dans les délibérations du presbytère de la ville impériale. Déjà la lettre adressée aux Corinthiens par l’ancien de Rome, Clément, respire un étonnant esprit gouvernemental, et puis l’atroce persécution de Néron avait appris aux chrétiens de Rome que tous les partis étaient égaux devant la hache et le bûcher. Souffrir ensemble et mêler son sang, il n’est rien de tel pour se réconcilier. Au milieu du second siècle, déjà l’église de Rome préludait à sa suprématie future en attirant à elle les chrétiens les plus éminens qui s’y rencontraient et y échangeaient leurs idées, et comme à cette époque les faits concrets prennent aisément une tournure mythique, comme les persécutions brisent fréquemment la chaîne des souvenirs directs dans les communautés souvent renouvelées, comme on résume volontiers dans quelques noms propres de grands mouvemens religieux et moraux, comme de nouvelles questions aussi, de nouvelles tendances éclipsaient dans l’attention générale l’intérêt que les anciens débats avaient longtemps absorbé, la controverse qui avait si fortement agité la chrétienté du Ier siècle prit fin pour toujours à partir du moment où il fut généralement admis que saint Pierre et saint Paul avaient tous les deux coopéré à la fondation des églises recrutées parmi les païens, en particulier à Rome, et que, travaillant dans l’unité de la foi, ils avaient légué à la postérité un ensemble de croyances qui pouvait passer pour la doctrine apostolique commune à tous. Ce fut ainsi que se forma notre credo, du moins dans