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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/124

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c’est-à-dire que son auteur a écrit sous l’influence des idées particulières à l’apôtre Paul. Celui de Marc doit être un abrégé du premier et du troisième. Reste donc celui de Matthieu, dans lequel on peut distinguer une collection, originairement indépendante du reste du livre, d’enseignemens du Christ en personne rédigés par un de ses apôtres. Ainsi se confirmerait la très vieille tradition transmise par un écrivain d’Asie-Mineure du commencement du IIe siècle, et qui disait, sans qu’on ait su pendant bien longtemps ce que cela signifiait, que « l’apôtre Matthieu avait écrit en hébreu une collection de paroles sentencieuses (λόγια) du Seigneur. » Voilà, le terrain solide sur lequel on peut s’orienter pour redescendre le cours de l’histoire évangélique.

Du reste, même en se bornant à cette collection primordiale, on obtient déjà une idée très claire et très complète de l’enseignement personnel du Christ. Le sermon sur la montagne, qui en fait partie, le contient tout entier en germe, et dans quelques-unes de ses applications les plus importantes. C’est là que l’on voit combien était strictement spiritualiste et intérieure la religion telle que Jésus la comprenait et la réalisait lui-même. Avant tout, la disposition pieuse, la sincérité de l’intention religieuse, l’élan désintéressé vers Dieu, voilà la religion qui sauve. La faim et la soif de la justice ou de la perfection, par conséquent l’humilité devant Dieu et la compassion tendre, miséricordieuse pour les hommes, voilà la porte du royaume des cieux. C’est par cette dernière expression que Jésus désignait habituellement l’état de perfection idéale vers lequel il faut que l’humanité et l’individu se dirigent. Rien donc de métaphysique, ni de rituel, ni de sacerdotal dans cette religion si simple dans son expression, si riche dans sa simplicité. Jésus n’enseigne pas une conception philosophique de Dieu, il en donne plutôt un sentiment, celui de la confiance filiale dans le père céleste, car c’est le père, et non pas le Dieu terrible, que le cœur pur contemple, que le cœur repentant retrouve au fond de la conscience comme au fond des cieux. Quelque bas et infirme que l’homme s’estime quand il s’examine sans complaisance, il doit donc obéir à l’impulsion qui lui ordonne de devenir parfait comme Dieu, et l’amour infini, l’amour de Dieu avec son inséparable corollaire, l’amour des hommes, telle est l’expression complète et définitive de la religion du Fils de l’homme.

Comme on le voit, tout ici est purement intérieur, strictement humain. Juif et païen, savant ou ignorant, avec ou sans rites, quiconque est homme est en état de réaliser cette religion humaine. On ne peut même pas dire qu’il y ait encore de dogme arrêté. Sauf l’unité de Dieu et sa spiritualité, il règne dans cette doctrine une