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théorie reconnue défectueuse, mais positive et claire, il y avait un chaos de faits constatés et démontrés sans doute, mais un chaos. C’est à quoi l’esprit humain ne se résigne jamais longtemps.

Ce fut la force et ce sera toujours le mérite du docteur Strauss d’avoir le premier tenté une explication systématique des origines du christianisme. Sa faiblesse fut de leur appliquer trop hâtivement, en dehors des conditions de l’histoire réelle, sans tenir compte de toutes les données du problème, une théorie qui pouvait séduire dans un temps où l’hégélianisme passait pour la loi et les prophètes du monde moderne, mais qui devait laisser la raison mécontente aussi bien que froisser le sentiment religieux à partir du moment où le prestige du système aurait baissé. Le malheur de l’hégélianisme absolu, quand on l’applique rigoureusement à l’histoire, c’est de volatiliser les personnes vivantes et les faits concrets pour les ramener à un petit nombre d’êtres abstraits sans os ni chair, qui voltigent en l’air sans jamais toucher le sol du bout des pieds. Le christianisme était donc un mouvement impersonnel des esprits juifs et païens ; l’histoire évangélique était, à fort peu d’exceptions près, une série de mythes dont il fallait se borner à dégager l’idée essentielle, mais sans se préoccuper de la réalité même du mythe, et en véritable hégélien, brisant l’une contre l’autre la vieille orthodoxie et le rationalisme, le docteur souabe élevait sur les débris de l’ancienne antithèse sa hautaine et impitoyable négation.

En France, on est assez enclin à croire que M. Strauss représente le point d’arrivée de la critique religieuse allemande. La réalité est pourtant que cette critique, fortement secouée par lui, il est vrai, et ayant eu besoin de quelque temps pour se reconnaître, a continué à se développer dans un sens qu’il n’avait pas prévu, et que son fameux ouvrage sur la Vie de Jésus est considéré généralement aujourd’hui comme une tentative manquée. L’histoire réelle a regimbé contre cet effort avec une indomptable puissance. Non-seulement on pouvait avec le docteur Ullmann, en partant du fait pur et simple, incontestable et incontesté, que « l’église chrétienne à été fondée par un Juif crucifié, » affirmer par voie d’induction les traits essentiels de l’histoire évangélique ; mais une personnalité concrète et palpable comme celle de l’apôtre Paul, ses principales épîtres tout agitées des luttes et des controverses qui passionnaient l’église apostolique, le conflit des tendances pauliniennes et judaïsantes au premier et au second siècle, toutes ces importantes données du problème, que M. Strauss avait comparativement négligées, supposaient à l’origine de l’église des êtres bien autrement réels que les silhouettes nuageuses de la légende et du mythe. Avant lui, on ne comprenait pas comment l’histoire des trois premiers siècles pouvait être