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la grâce du mikado, ils ne continuaient à voir dans le taïkoun, chef du pouvoir exécutif, qu’un des grands officiers de l’empereur ; ils le regardaient comme un parvenu chargé temporairement d’administrer les affaires, et dépourvu de cette dignité personnelle que dans les pays féodaux donné seule une haute et antique lignée. Qu’on s’imagine la dédaigneuse déférence qu’aurait pu témoigner dans la France du XVIIe siècle un Montmorency pour Mazarin ! Cette comparaison n’a pas la prétention d’être absolument exacte, mais elle montrera plus clairement que de longues considérations ne pourraient le faire de quelle nature sont les relations qui existent entre le mikado, les daïmios et le taïkoun. Les étrangers ne peuvent d’ailleurs saisir de ces relations que les lignes générales ; nous avons montré quelles difficultés insurmontables les arrêtent. Il ressort toutefois des observations qu’on a pu faire deux points importans : c’est d’abord que la puissance du taïkoun est strictement limitée, et en second lieu qu’il en a dépassé les bornes en concluant des traités avec les étrangers sans avoir obtenu l’autorisation du mikado.

L’arrivée des Européens au Japon, les rivalités qui en étaient résultées entre le régent Ikammono-Kami et le prince de Mito, entre le ministre Ando et le gouverneur Hori, avaient divisé l’empire en deux partis prêts à se déclarer la guerre. La nouvelle de ces troubles était naturellement arrivée à Kioto. Le mikado chargé aujourd’hui des affaires du Japon, et que l’on représente comme un homme jeune et énergique, avait suivi avec le plus grand intérêt les phases successives des événemens. Pour la première fois peut-être s’offrait à l’empereur légitime l’occasion de rentrer en possession de sa pleine autorité, d’abaisser la puissance et la richesse du gouvernement de Yédo, de secouer l’injure d’en recevoir une pension, de reprendre l’influence, de cesser enfin d’être un simulacre de roi. Des deux factions qui partageaient le Japon, la plus forte et la plus populaire était la faction hostile aux réformes inaugurées par le taïkoun. Il ne s’agissait pour le mikado que de se mettre à la tête du mouvement réactionnaire et de personnifier en lui-même le principe patriotique dont Mito et Hori avaient été les plus éminens martyrs. Des agens secrets du mikado se rendirent auprès des daïmios que la voix publique désignait comme opposés à la cour de Yédo, et les exhortèrent à s’unir à l’empereur légitime en leur démontrant que leurs intérêts se confondaient avec les siens. En même temps on fit circuler divers pamphlets avec l’intention évidente de pousser les daïmios à la guerre contre le taïkoun.

« Depuis des siècles, écrivait-on, les taïkouns, oubliant l’origine de leur pouvoir, ont porté atteinte à la dignité et a la puissance du mikado, leur