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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/1010

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si bien au caractère et dont la gloire est comme composée de bienséances oratoires et morales, n’est pas assurément un sophiste vulgaire, et n’est pas indigne de devenir le sujet d’une étude profonde, même pour un grave esprit. Aussi M. Havet n’a-t-il pas craint de démêler son art, et en rectifiant les jugemens qu’on a portés sur lui, en le comparant de près ou de loin à tous les écrivains dont on l’a quelquefois indiscrètement rapproché, il l’a ramené avec la plus lumineuse précision à sa véritable originalité. La partie littéraire de cette étude est d’une rare finesse, comme il convient à une critique qui se propose de marquer les plus insaisissables différences de l’éloquence et du style. En quelques traits nets et rapides, tracés avec une grande sûreté de main, l’auteur fait connaître non-seulement Isocrate, mais tous les écrivains anciens ou modernes qui passent pour relever de lui : analyse pénétrante où se fait jour un goût très vif pour toutes les délicatesses de la pensée et de la parole, mais où l’on ne voit nulle complaisance pour les petitesses et les vanités de l’art.

M. Havet, agrandissant son sujet sans en excéder les limites, a fait à propos d’Isocrate une forte esquisse de l’histoire morale d’Athènes. Pour mieux juger l’orateur, il a dû peindre la société athénienne, le mouvement de cette démocratie turbulente, les opinions, les partis, le rôle des philosophes et des orateurs. Au milieu de ce tumulte, on apprend à bien connaître cette éloquence sereine qui ne resta pas entièrement étrangère aux agitations de la vie publique, et qui ne laissa pas d’exercer une certaine action politique. Les tièdes discours du rhéteur philosophe paraissent s’animer quand on voit dans quelles circonstances ils ont été composés, et à quoi ils répondent. On sent que l’esprit de M. Havet se plaît dans ces grands sujets, que ce spectacle d’Athènes a pour lui comme un intérêt présent, et qu’en parlant de cette ville, qui fut en philosophie, en politique comme dans les arts, l’institutrice des peuples, il s’échauffe comme s’il s’agissait de la patrie. À voir cette chaleur, cette décision dans les jugemens, et je ne sais quel frémissement de pensée, on devine que cette étude n’a pas seulement pour l’auteur un intérêt littéraire, et que son esprit passionné ne se serait pas résigné à se renfermer pendant des années dans la calme école d’Isocrate, s’il n’avait pas entendu au dehors et à côté le bruit de l’Agora. Du reste, cette chaleur et cette décision sont un des caractères les plus remarquables de ce livre. Les jugemens politiques et littéraires y sont nets et accentués comme des professions de foi, les pensées rapides comme si elles étaient décochées. C’est un style actif, militant, qui va droit au but, court vêtu pour être agile. Dans ses peintures, l’auteur tient moins à la couleur qu’à la finesse des contours et à la vigueur du trait. Tout dans ce livre est si mesuré, si bien défini, que la grâce même y est précise. Il nous paraît assez inutile de gâter ici notre plaisir et1 celui du lecteur en marquant certains points où nous sommes en dissentiment avec l’auteur, d’autant plus que ce livre se défend de tous côtés par sa parfaite circonspection littéraire, et que la critique n’a guère de prise sur cette solidité polie.


C. MARTHA.


V. DE MARS.