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reconnaître pourtant que les invectives de Lucrèce contre l’amour paraissent être les imprécations d’un homme qui en a connu toutes les peines, les hontes et les repentirs. Ce n’est pas sans doute au nom de la pureté de l’âme que le poète combat l’amour : sa morale ne s’élève guère au-dessus des prescriptions de prudence égoïste et vulgaire données par l’épicurisme ; mais tandis que le sage et tranquille Épicure recommandait d’un ton paisible, et avec l’autorité de son propre exemple, de fuir une passion dangereuse pour le repos de la vie, Lucrèce s’acharne à la détruire avec une sorte de ressentiment. Il n’est pas de personnage de tragédie persécuté par Vénus qui laisse échapper de pareils cris de douleur et de dégoût. Le feu de cette éloquence n’a pu jaillir que d’un cœur brûlant encore ou mal éteint. Nous dirons volontiers, avec M. Sainte-Beuve, « qu’il dépeint l’amour en effrayans caractères, tout comme il décrit ailleurs la peste et d’autres fléaux. » On sent si bien dans ces vers l’amertume d’une passion désabusée, que, même dans les tableaux physiologiques qui choquent notre délicatesse, on se prend à respecter l’impudeur de cette science trop précise, parce que l’audace de ce langage n’est pas le jeu éhonté d’une imagination corrompue, mais l’expression violente d’un mépris généreux. Pour ne parler que de la partie morale de cette peinture, quel dédain sincère pour les illusions de l’amour, pour les mensonges dont on se repaît ! quel soin cruel pour dépoétiser l’idole ! Et ne semble-t-il pas se contempler lui-même quand il peint les ravages de la passion, les ruines du corps et de l’âme ? Il y a encore quelque chose de plus que le regret et le remords : à lire certains vers, il vous semble que cette grande âme n’a pu se contenter des enivremens de l’amour antique, et qu’elle n’a pas été tout à fait étrangère à cette tristesse moderne qui rêve quelque chose au-delà du plaisir, qui gémit de rencontrer sitôt des limites et se plaint de ses espérances inassouvies. Il n’a pas été loin de dire :

Au fond des vains plaisirs que j’appelle à mon aide,
Je trouve un tel dégoût que je me sens mourir.


Pour rencontrer dans l’antiquité un pareil accent de poignante désillusion, il faut arriver jusqu’à ces premiers chrétiens qui méditaient dans le désert sur leurs égaremens passés, sur l’inanité et la misère des passions humaines, en mêlant, il est vrai, aux souvenirs de leur imagination, demeurée païenne, et à ces regrets si cruellement ressentis par le poète, les scrupules plus purs d’une âme régénérée par la pénitence.

À cette horreur de l’ambition et de l’amour, à cette fatigue des passions, il faut peut-être ajouter une maladie morale qu’il n’est