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étaient épuisées de la veille. Non loin de la plage où gisaient ces malheureux s’élevait une maison vide qui aurait pu leur servir d’abri ; mais l’économe de la colonie avait reçu l’ordre formel de ne pas leur accorder l’hospitalité, et il obéissait fidèlement à la consigne.

En remontant le cours du fleuve, M. Avé-Lallemant fut partout le témoin de semblables misères. La première colonie, celle de Pendurados, avait autrefois appartenu à un planteur qui avait été forcé de l’abandonner avec ses nègres à cause de l’insalubrité du climat. La compagnie du Mucury y avait expédié, à titre de métayers, des Alsaciens qui, presque aussitôt après leur arrivée, furent attaqués par la fièvre des forêts, non moins terrible que sa lugubre compagne, la fièvre des marécages. Lors de la visite de M. Avé-Lallemant, les onze colons, presque tous malades, avaient interrompu leurs travaux de défrichement et, pleins de désespoir, attendaient la mort. La colonie voisine, appelée Paredes et naguère assignée à des Suisses, était complètement déserte : les habitans étaient morts ou s’étaient enfuis, et la forêt commençait à reprendre possession de son domaine. Plus loin venait l’importante colonie de Santa-Clara, formée près d’une cascade où l’on devait opérer le transbordement des marchandises. Cette colonie possédait encore un nombre considérable d’émigrans, et sa grande cour offrait une certaine animation ; mais la maladie y faisait aussi de terribles ravages, que les efforts d’un commis, institué médecin par ordre du directeur, ne pouvaient arrêter. L’établissement de Bellavista, que le docteur Avé-Lallemant eut ensuite à visiter, consistait en une seule maison renfermant soixante habitans, dont plus de la moitié étaient alités et présentaient un horrible aspect. Et partout se renouvelait le navrant spectacle de la misère, de la maladie et de la mort. Des cabanes qu’on voyait à droite et à gauche de la route sortaient toujours les mêmes plaintes, les mêmes gémissemens ; parfois on entendait aussi les cris de la faim, car les provisions que la compagnie s’était engagée à fournir, déjà beaucoup trop faibles pour sustenter des travailleurs, étaient encore le plus souvent rognées par des employés infidèles qui s’enrichissaient de la misère des colons. Pour vivre, les émigrans étaient forcés de vendre leurs vêtemens et leurs meubles ; ils allaient ramasser dans les bois du pourpier et d’autres plantes renfermant quelque vertu nutritive ; mais cette maigre nourriture ne les empêchait pas toujours de tomber d’inanition. Une semaine avant le passage de M. Avé-Lallemant, trois engagés hollandais étaient morts de faim sur le bord de la route. Telles sont les tristes scènes qui valurent à cette colonie le nom de boucherie (carnificina) du Mucury, sous lequel la désignent encore les habitans de la province.

Il est inutile de dire que les modestes plantations des émigrans