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marche, et rejoint le gros du corps de Grouchy à Dinant, à quatre heures du matin. Cette retraite si hardie, cette contenance si ferme, montrent combien le moral de ce corps était resté intact. S’il avait été, par son absence involontaire, une des causes du désastre, c’était à lui de le réparer. Ce fut là en effet l’attitude des soldats, des officiers, des généraux et de Grouchy. Tous furent au-dessus d’eux-mêmes, ayant quelque chose à faire oublier ou pardonner. D’ailleurs ils gardaient un plein espoir : aucun d’eux, en parlant de la bataille du 18, n’égalait de loin ses craintes et ses imaginations à la réalité,

À Paris, on était dans l’attente ; mais la victoire de Ligny, que l’on était occupé à célébrer, saluée le 18 par le canon des Invalides, en faisait présager une autre. Voici comment le secret de la nouvelle de la déroute de Waterloo transpira pour la première fois. Le soir du 20, plusieurs personnes étaient réunies chez le ministre de l’intérieur, Carnot ; elles l’interrogeaient sans en tirer de réponse, Pour se soustraire à ces questions importunes, Carnot s’approche d’une table à jeu et s’y assied avec trois de ses amis. Il distribue les cartes. Celui de qui je tiens ce récit[1] était en face du ministre, et il jouait. Par hasard, il lève les yeux sur Carnot ; il voit ce grave visage sillonné, inondé de larmes. On jette les cartes ; on se lève. « La bataille est perdue ! » s’écrie Carnot, qui n’avait pu se contenir plus longtemps. La nouvelle se répandit le soir même dans Paris.


II. — RETOUR DE NAPOLEON AU PALAIS DE L’ELYSEE.

Pendant ce temps-là, que faisait Napoléon ? Arrivé à Laon et encore inspiré par le champ de bataille, il avait d’abord voulu s’arrêter et rallier l’armée autour de lui. C’était l’instinct du salut qui lui parlait encore ; mais ses familiers lui conseillèrent au contraire de quitter l’armée et de se hâter vers Paris, pour se fortifier des chambres. Chose nouvelle chez lui, il céda sans nulle résistance. On put voir alors que sa puissance de volonté avait été brisée dans l’effort suprême du soir de Waterloo, et ce premier abandon de sa volonté se renouvellera à chaque épreuve dans les jours qui vont suivre. Il sentait pourtant mieux que personne combien serait désastreux l’effet de ce retour précipité. Les comparaisons funestes se présentaient d’elles-mêmes. C’est ainsi qu’on l’avait vu revenir de Moscou, puis de Leipzig, et toujours seul, sans armée ! Il était donc vraiment marqué par la fatalité. Pourquoi n’était-il pas resté à la tête de ses soldats ? C’est qu’il les avait abandonnés, ou qu’il ne lui en restait plus, ou qu’il venait mettre à exécution des projets sinistres contre la ville

  1. M. de Gérando.