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tableaux, quelques statuettes de bronze, achèvent de donner à ce paisible logis un cachet d’art, de science et de littérature en parfaite harmonie ayec le repos majestueux du paysage qui l’entoure. Sur le seuil, pas de chien qui aboie, mais le salve antique, le welcome franc et joyeux. Ce lieu, c’est Lois-Weedon ; ce pasteur, c’est le révérend Samuel Smith. »

Après ce petit tableau de genre, qui rappelle le Vicaire de Wakefield, l’habile narrateur frappe le grand coup. « Derrière l’habitation que je viens de décrire, dit-il, se trouve un champ merveilleux, car voilà treize ans que M. Smith y récolte d’abondantes moissons de blé sans y mettre aucun engrais. On peut crier au miracle, mais on ne peut nier les faits. J’ai vu hier, 3 février 1859, la treizième plantation de blé semée sur le même champ, sans que, depuis treize ans, il y soit entré la moindre parcelle d’engrais. Cette treizième récolte a bien certainement la plus belle apparence que j’aie jamais vue à cette époque de l’année. Les touffes épaisses d’un vert bleuâtre s’allongent en lignes d’une rectitude géométrique, sans que la moindre irrégularité de hauteur ou d’épaisseur vienne en briser l’agréable symétrie. »

D’où vient ce prodige ? Est-ce de la fertilité exceptionnelle du sol ? Le champ dont il s’agit est à base argileuse, mais il n’avait, quand le pasteur de Lois-Weedon a commencé ses expériences, que 12 centimètres de terre végétale. Tout le secret réside dans la manière dont il est cultivé. M. Smith ne sème jamais en blé que la moitié de son champ à la fois : il sème d’abord trois lignes espacées entre elles de 25 centimètres, puis il laisse vide un intervalle d’un mètre, puis trois autres lignes de semence, puis un autre intervalle d’un mètre, et ainsi de suite, de manière à intercaler l’une dans l’autre la moitié en blé et la moitié en jachère. L’année suivante, les rôles sont intervertis, les bandes qui ont porté du blé restent en jachère, et les bandes qui étaient en jachère reçoivent la semence. C’est, comme on voit, une variante de l’assolement biennal, mais avec cette différence que la moitié ensemencée donne autant de récolte qu’en donnerait le tout avec la meilleure culture. La moyenne du produit depuis cinq ans a été de 38 hectolitres 65 litres par hectare de superficie, et, comme M. Smith n’emploie que 45 litres de semence, le produit net dépasse 38 hectolitres obtenus tous les ans sur un seul et même hectare, ou plus de quatre-vingts fois la semence : résultat magnifique, que bien peu de cultivateurs peuvent égaler.

Voici maintenant comment procède M. Smith : après l’emblavure, les bandes de jachère sont défoncées à la fourche de toute la profondeur de l’instrument, de sorte qu’à chaque bêchée quelques centimètres de l’argile du sous-sol sont ramenés à la surface. Cette partie du sol reste exposée tout l’hiver à l’action de l’atmosphère ; au printemps, elle est plusieurs fois retournée et fouillée jde nouveau, et c’est sur ces bandes ainsi préparées que se font les semailles de l’année suivante. Je passe les détails de l’ensemencement, qui n’ont rien de bien particulier, pour insister sur ce qui fait le caractère distinctif du système, l’ameublissement continuel de la jachère. Non-seulement le blé pousse avec vigueur sur un sol ainsi préparé, mais il profite visiblement de tous les travaux qui se font entre ses lignes : ses racines plongent à des profondeurs inusitées, et ses tiges ne craignent pas la verse. Il y a là sans doute une action physique qui résulte de l’extrême pulvérisation du sol à une grande profondeur, mais il y a aussi une action