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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/996

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tout cela, peu familiers avec l’allure des chameaux ou des poneys, se démènent, avec d’horribles cris et de bizarres grimaces, à chaque secousse un peu trop accentuée. Abrités dans mille et mille recoins, d’invisibles perroquets emplissent l’air de leur ramage aigu. Çà et là quelque daim apprivoisé soupire et fait halte, las de cette marche lente et régulière pour laquelle la nature ne l’a point formé. « Enfin, dit M. Russell en terminant cette énumération vraiment homérique, des meutes de parias précèdent, accompagnent et suivent la marche, enviant ceux d’entre eux, — en bien petit nombre, — que le sort a favorisés, et qui, passés domestiques, ont désormais un serviteur à leurs ordres. »

Tel était l’aspect général de l’avalanche humaine qui, le 27 février 1858, traversant le Gange et franchissant la frontière de l’Oude, se déroulait sur plusieurs lieues de route, et allait porter le dernier grand coup à la révolte indienne. On s’avançait à travers des plaines dépouillées de leurs moissons. Les villages étaient déserts, et cela depuis le premier passage de Havelock. Bâties en terre sèche, leurs maisons, dont les toits s’effondraient déjà, offraient l’aspect le plus misérable. Chacun de ces villages a son lac (tank) creusé de main d’homme, presque tous s’abritent d’un petit bois : quelques-uns ont une enceinte, misérable rempart d’argile que le soleil et les pluies battent bien vite en brèche ; mais ces murs, parfois crénelés et bastionnés, réveillent l’idée des guerres intestines auxquelles se livrent, de bourgade à bourgade, les populations de l’Oude, guerrières et déprédatrices. À quelques milles du Gange, on rencontra la première trace des combats encore récens livrés par Havelock aux rebelles ; c’était un ouvrage en terre, dominant la route. Les parapets noircis par le feu des canons attestaient que là s’était livré un de ces engagemens nombreux qui avaient signalé au mois de juillet précédent, la marche de la première colonne envoyée au secours des assiégés de Lucknow. Huit mois s’étaient écoulés depuis lors, et Lucknow était encore aux mains des révoltés. L’heure était venue d’en finir ; — la campagne était ouverte.


E.-D. FORGUES.