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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/989

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donnés à la campagne de Crimée, que le général et le correspondant du Times avaient faite ensemble : « — Voyons, monsieur Russell, dit le premier au second, je vais vous parler net. Nous ferons ensemble un petit traité : vous saurez sans réserve tout ce qui se passe, vous verrez tous mes rapports, vous prendrez connaissance de tous les renseignemens qui m’arrivent, mais à une condition, c’est que vous n’en parlerez dans le camp à âme qui vive, et n’en laisserez rien percer, sinon dans les lettres que vous envoyez en Angleterre. » La condition fut acceptée et la promesse tenue, nous n’en doutons pas ; mais nous nous demandions, en lisant cette page, si, en pareille circonstance, le correspondant accrédité d’un de nos plus importans journaux aurait trouvé le même accueil auprès de n’importe lequel des généraux placés à la tête de nos troupes.

Sir Colin Campbell ajouta un bon procédé de plus à cette courtoisie déjà si remarquable : il offrait sa table au pauvre « paria » du Times. Celui-ci refusa discrètement, et préféra la mess-tent du quartier-général, où il lui était permis de payer son écot. Partageant d’ailleurs le sort de son ami le lieutenant Stewart, et comme associé par là au service télégraphique, si important pour les opérations militaires qui allaient s’ouvrir, il était bien certain de faire campagne dans les meilleures conditions possibles.

Pendant ses quinze jours de halte à Cawnpore, M. Russell étudiait son terrain, hommes et choses, nouait ses relations, assurait sa petite influence. On peut s’en fier à cet habitué des camps de Crimée pour ne pas faire fausse route, et utiliser ses qualités de bon convive, d’obligeant camarade, les amitiés formées jadis sous les murs de Sébastopol, la confiance qui s’établit après les longs repas arrosés de hock et de madère, pendant qu’on fume le cheroot en se promenant au clair de lune sur les bords du Gange. Le récit détaillé de ces heures de loisir nous fait pénétrer plus avant que jamais dans les régions ordinairement assez closes de la haute aristocratie militaire anglaise, et même dans le secret des plans de campagne qui semblaient alors défier le mieux la perspicacité critique des juges du camp. Fidèle à son engagement, sir Colin Campbell expliquait tout à son nouvel hôte, et répondait sans réserve à toutes les questions que lui adressait cet acolyte volontaire, dont la présence eût semblé gênante à bien d’autres. Le général lui disait par exemple : « Si je ne marche pas immédiatement sur Lucknow (et je ne me dissimule pas la curiosité malveillante que suscitent ces retards), c’est que deux bonnes raisons m’arrêtent : d’abord je veux réunir autour de moi jusqu’au dernier homme, jusqu’au dernier canon disponible ; puis il faut que le convoi de femmes et d’enfans qui, venant d’Agra, descend le long du great Trunk-Road, ne cesse d’être escorté, protégé, mis