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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/977

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III

Nous n’essaierons pas de dire ce que dut être au mois de juin 1857 l’intérieur de ces deux hôpitaux où s’entassait un millier de misérables sur qui le soleil dardait ses rayons implacables, tandis qu’un ennemi lâche et féroce, qui jamais n’osa tenter un assaut, les accablait à distance de ses boulets, de ses obus, de ses projectiles incendiaires. Il suffit de rappeler un tableau déjà tracé dans la Revue [1], celui des souffrances qu’eurent à supporter les assiégés de Lucknow, pour donner une idée des scènes, plus tristes encore et plus poignantes, dont Cawnpore fut le théâtre. Comment décrire d’ailleurs la scène horrible qu’offrit l’une des deux barracks recouverte de chaume, quand elle prit feu et brûla de fond en comble avec les blessés et une partie des femmes malades qu’elle abritait [2] ? comment dépeindre ces deux puits dont il fallut consacrer l’un à la sépulture des cadavres qu’on y précipitait la nuit sans aucune des solennités de l’ensevelissement chrétien, et dont l’autre, devenu le point de mire des rebelles, n’était accessible qu’à travers une pluie de balles ? Comment montrer ces faibles murailles chaque jour ébréchées, chaque jour croulant, les toitures effondrées, et les assiégés n’ayant plus pour couvrir leur tête que quelques lambeaux de tentes, obligés de se creuser à la base des murs détruits des terriers où les balles ennemies ne venaient plus les chercher, mais où les poursuivaient des myriades d’insectes impurs, voltigeant dans une atmosphère infectée ? Voilà vraiment ce qui passe notre courage. Aussi laisserons-nous à l’imagination épouvantée du lecteur le soin de deviner ce que contenait d’angoisses, de larmes, de frénésies, chacune de ces journées sans, espérance, chacune de ces nuits sans sommeil.

La résistance fut héroïque. Sir Hugh Wheeler, accablé par l’âge, les soucis, la maladie, avait cessé de pouvoir y prendre une part active, tout en conservant l’autorité hiérarchique qui lui appartenait et la déférence respectueuse due à son caractère. Le vrai chef des assiégés était le capitaine Moore, du 32e. C’était lui qui par son exemple soutenait le moral des soldats, par sa surveillance incessante déconcertait les tentatives de l’ennemi. Un bras en écharpe (car il était blessé), le revolver à la ceinture, le capitaine menait toujours en personne les sorties de jour et de nuit au moyen desquelles on empêchait les cipayes de s’établir dans les bâtimens à moitié construits

  1. 1er et 15 décembre 1858.
  2. Tout le matériel d’hôpital, pharmacie, bandages, instrumens de chirurgie, fut détruit du même coup.