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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/952

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qui l’a toujours bien reçu chaque fois qu’il revenait, digne homme cruellement éprouvé par le sort ; il s’efforce de le consoler, de lui faire entrevoir des jours meilleurs. « Oui, oui, répond le vieillard, cela ira mieux un jour, déjà mes pieds sont au bord de la tombe. » — « Alors, dit le poète, je me jette à son cou, et je pleure sans pouvoir m’arrêter, car ce bon vieillard, c’est mon père. Puisse Dieu le bénir de ses deux mains ! » Une autre fois, au sortir de la Puszta, il arrive aux bords de la Theiss, et il est heureux de célébrer ses rians villages, ses champs bien cultivés, comme il célébrait tout à l’heure la sauvage beauté des landes. Ou bien encore, l’âme fortifiée par la solitude, il entonnera d’une voix plus vibrante un hymne à la liberté. Il faudrait citer vingt pièces à la fois pour montrer les inspirations diverses, et toutes également saines et viriles, que le poète allait demander au génie de la steppe. En voici une du moins qui résume assez bien toutes les autres. Sentiment de la nature, amour de la liberté, souvenirs d’enfance, enthousiasme de la jeunesse, sympathie humaine et libérale, tout cela est groupé avec art dans des strophes consacrées à l’oiseau familier de la Puszta.


LA CIGOGNE

« Il y a bien des oiseaux ! L’un plaît à celui-ci, l’autre plaît à celui-là ; l’un se fait aimer pour son chant, l’autre pour son splendide plumage si richement bariolé ; l’oiseau que j’ai choisi ne sait pas chanter, et il va simplement, comme moi, vêtu moitié de blanc, moitié de noir.

« Entre tous les oiseaux, mon favori, c’est la cigogne, la cigogne, fille de mon pays, habitante fidèle de mes belles plaines natales. Oh ! si je l’aime aussi cordialement, c’est peut-être parce qu’elle a été élevée avec moi. Lorsque je pleurais dans mon berceau, elle passait en volant au-dessus de ma tête.

« Avec elle s’est écoulée mon enfance. Déjà, de bonne heure, elle m’inspirait de sérieuses pensées. Le soir, pendant que mes camarades couraient après les vaches qui rentraient à l’étable, assis dans la cour, je regardais les nids de cigogne sur les toits ; en silence, et d’un œil curieux, j’épiais les petits des cigognes essayant leurs jeunes ailes.

« Alors je pensais à bien des choses. Combien de fois, je m’en souviens encore, cette idée fermentait dans ma tête : « Pourquoi donc l’homme n’a-t-il pas été créé avec des ailes ? » Les pieds de l’homme peuvent le conduire au loin, mais non dans les hauteurs ; et que m’importait d’aller au loin ? c’est dans les profondeurs du ciel que m’emportait mon désir.

« Les profondeurs du ciel ! c’était là le but de mes rêves. Oh ! que je portais envie au soleil ! il me semblait le voir déployer sur la terre un vêtement splendide tressé de rayons ; mais j’étais bien triste le soir quand je le voyais se couvrir de teintes sanglantes et lutter avec la mort. Je me disais : Est-ce donc là le sort de quiconque veut répandre la lumière ?

« L’automne est la saison chère aux enfans, car l’automne est semblable à une mère qui porte à son fils bien-aimé une corbeille pleine de fruits.