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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/950

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poétiques et si vrais des grandes steppes hongroises. Il y a entre le Danube et la Theiss des landes à perte de vue, un vaste désert sans mouvemens de terrain. Point de forêts, pas un bouquet d’arbres pour rompre l’uniformité de ces lignes immobiles. Çà et là seulement des marais, des étangs, et au bord des eaux stagnantes quelques plantes aquatiques, des roseaux ou des lentilles. La principale végétation de ces plaines, c’est un gazon ras, à fleur de sol, assez touffu en maints endroits, qui nourrit d’immenses troupeaux de bêtes à laine et des escadrons de chevaux sauvages. De loin en loin s’élève une pauvre masure où le voyageur peut trouver un gîte. Ces hôtelleries de la steppe, appelées csardas, sont fréquentées surtout par les bergers et les gardiens de chevaux ; mais que de libres espaces où l’on ne rencontre nulle trace de l’homme pendant des journées entières ! Le héron debout au bord des étangs, la cigogne volant au-dessus des marais et plongeant son long cou dans les eaux pour y chercher les reptiles, semblent les seuls habitans de ces étranges solitudes. Tel est l’aspect de la Puszta hongroise. Un paysagiste classique en détournerait ses regards avec dédain : une âme poétique y découvrira des trésors, et c’est là précisément que se déploie l’originalité de Petoefî. L’auteur du Héros János est le poète de la Puszta, comme Lermontof est le poète du Caucase. La Petite-Koumanie, sa province natale, renferme une partie de ce désert. Dès l’enfance, le fils du pauvre boucher de Félégihaza aimait à s’aventurer dans la lande ; plus tard, monté sur son cheval, il la parcourait en tous sens. Je ne sais si jamais la poésie des solitudes profondes et des horizons sans limites a été sentie d’une façon plus vive et plus sincèrement exprimée. Petoefi, on en est sûr d’avance, ne cherche pas dans la silencieuse étendue de la Puszta ce que cherchait Obermann dans les gorges alpestres. Ce n’est pas la rêverie qui l’appelle ; ces horizons infinis, cette immensité silencieuse, sont pour lui le domaine de la liberté. Il ne demande pas au désert l’oubli de la vie et des hommes, mais le goût de l’indépendance et l’apprentissage de l’action. La liberté du mouvement, prélude d’une liberté plus haute, où la trouverait-il aussi complète que dans ces steppes chéries ? La montagne, à chaque pas, vous oppose des obstacles. Si elle vous accoutume à la lutte, elle vous accable par instans du sentiment de votre impuissance. Le rocher qui borne ma vue, le ravin qui arrête mon élan, autant de signes qui me rappellent ces misères de la condition humaine auxquelles je suis impatient d’échapper ; ce sont les images de la tyrannie. Ici au contraire je m’élance au galop de mon cheval, je vais à droite, à gauche, je reviens sur mes pas, je repars en avant, je vais toujours, toujours, aussi libre que le vent du ciel. Et cette solitude qui m’apprend