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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/938

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qui sont impatiens de lui faire sa place en Europe, il n’en est pas moins certain que Michel Vörösmarty méritait bien le nom de poète. Lorsqu’il mourut à Pesth le 19 novembre 1855, ce fut un deuil national. Plusieurs milliers d’hommes suivirent le convoi funèbre. Tous les représentans de la science et des arts étaient réunis autour de son cercueil. L’auteur du Roi Sigismond, de Cserkalom, de la Vallée merveilleuse, semblait avoir couronné la littérature naissante de son pays ; aux grandes voix que notre siècle avait entendues en Angleterre, en Allemagne et en France, il fallait ajouter une voix de plus, disait-on, la voix du poète magyar, Michel Vörösmarty.

Est-ce à dire que Michel Vörösmarty ait exprimé fidèlement tous les caractères de l’esprit hongrois ? Ses plus fervens admirateurs ne lui accordaient pas cet éloge. Malgré l’habileté de son art et les richesses de son langage, on lui reprochait de ne pas avoir su s’approprier la qualité principale des enfans de la Hongrie, la passion, l’élan subit, l’éclair de la joie ou de la colère étincelant tout à coup comme l’éclair du sabre dans le combat. Il lui manquait cette flamme légère qui allume les paroles ailées. Lui-même, sincère artiste, il avait le sentiment d’une poésie plus hongroise que la sienne. Un jour, en 1844, Vörösmarty voit entrer chez lui un jeune homme humble et fier à la fois, qui demande à lui dire des vers. En vain le sérieux maître, obsédé souvent par des visites de ce genre, essaie-t-il d’éloigner l’importun ou d’échapper du moins aux menaces d’une lecture faite par l’auteur en personne. Bon gré, mal gré, il fallut se soumettre. Il se soumit donc comme un patient résigné ; mais soudain quelle surprise ! Dès les premières strophes, son oreille se dresse, son œil brille, un sourire de joie éclaire son visage, et dès que le jeune homme, d’une voix vibrante, a fini sa lecture : « Mon ami, dit le généreux maître, vous êtes le premier poète de la Hongrie. » Ce poète salué et couronné si noblement par son prédécesseur, c’était Sandor Petoefi.

Sandor Petoefi était né dans une pauvre famille d’artisans à Félégyhaza, dans la Petite-Koumanie, le 1er janvier 1823. Son père exerçait la profession de boucher. Ce brave homme, bien que réduit à la misère par des circonstances funestes, s’efforça cependant de donner une bonne éducation à son fils. Il était protestant, et les protestans de Hongrie forment une communauté chrétiennement libérale où l’instruction est assurée aux enfans du pauvre. Le jeune Petoefi commença ses études au gymnase évangélique d’Aszod, puis à Szentlörincz, et bientôt au lycée de Schemnitz. C’était, dès l’enfance, une nature plus vive que le salpêtre. Le régime de l’école ne convenait guère à cet esprit indisciplinable : un jour, l’écolier de Schemnitz, impatient de la règle et fou de liberté, saute par-dessus