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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/936

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génération, leur esprit semblait mort ; au XVIIe siècle, au XVIIIe, les classes lettrées imitent la France de Louis XIV, comme elles avaient imité l’Italie de la renaissance et l’Allemagne de Luther. Soumise d’ailleurs depuis trois cents ans à la maison de Habsbourg, la Hongrie n’était plus que l’ombre d’elle-même. Le moment n’était-il pas venu de faire disparaître l’idiome qui lui donnait encore une physionomie distincte au sein de l’Autriche ? Joseph II l’essaya au nom de ces chimériques progrès que son âme généreuse a presque toujours si maladroitement poursuivis ; il essaya d’effacer cette langue qui ne produisait plus rien, qui n’était plus qu’une relique du passé, un obstacle au mouvement, et ce fut précisément cette tentative de Joseph II qui, réveillant les traditions éteintes, rendit au peuple hongrois toute une littérature.

Le premier représentant poétique de ce retour à l’idiome national fut un jeune officier, Alexandre Kisfaludy, né à Sümeg en 1772. Il appartenait à une des vieilles familles de son pays. Attaché au régiment hongrois qui faisait partie de la garde impériale, il se battit contre nous dans les premières guerres de la révolution, et fait prisonnier à Milan en 1796, il fut conduit en France. On lui assigna pour résidence la ville d’Avignon ; ce fut là, sous le ciel de Vaucluse, au milieu des souvenirs de Pétrarque, que le jeune officier de hussards sentit naître en lui la poésie. La langue du pays est plus douce quand on cesse de l’entendre. Cet idiome que le brillant gentilhomme dédaignait peut-être dans les salons de Vienne ou à la cour de l’empereur, il en devina la grâce magique sur la terre de l’exil. En 1797, Kisfaludy retournait en Hongrie, et trois ans après il renonçait à la carrière des armes pour se livrer tout entier à la culture des lettres. Son premier poème, les Chants d’amour d’Himfy, parut en 1801. Retiré dans un de ses domaines au bord du lac Balaton, le noble poète ne sortit de sa solitude que pour prendre part à la campagne de 1809 ; puis, sa dette payée, il rentra dans son manoir, toujours occupé de poèmes, de drames consacrés aux souvenirs nationaux, et s’éteignit en 1844, pleuré par la Hongrie tout entière. Alexandre Kisfaludy n’était pas un de ces génies souverains qui consacrent une littérature ; son inspiration était superficielle, sa langue mélodieuse manquait de vigueur et d’élan, mais il avait eu foi dans l’avenir de cet idiome que des talens plus hardis commençaient à manier en maîtres. L’exemple qu’il avait donné suffisait à sa gloire. Son nom d’ailleurs avait jeté un double éclat. À côté de lui, son digne frère, Charles Kisfaludy, plus jeune de dix-huit ans, officier aussi dans les hussards hongrois et mêlé aux guerres de l’Allemagne contre Napoléon, avait essayé de faire pour le théâtre national ce que faisait son aîné pour la poésie épique et lyrique.