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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/933

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porter des ordres de différens côtés et prendre part à la lutte avec une intrépidité chevaleresque. À l’heure de la déroute, il se jeta dans les défilés des Carpathes avec quelques-uns de ses camarades, et depuis ce moment nul ne l’a vu reparaître. Était-il mort ? avait-il trouvé un asile loin de sa patrie vaincue ? Pouvait-on espérer qu’en des jours plus heureux il sortirait de sa retraite ? Le général Bem, percé de coups et jeté dans les marais de la Transylvanie, avait été sauvé comme par miracle ; ne devait-on pas compter aussi sur un miracle qui rendrait à la Hongrie un de ses plus dignes enfans ? Toutes ces questions ont agité longtemps les esprits. Aujourd’hui même bien des gens attendent encore l’aide-de-camp du général Bem ; on ne se résigne pas à croire qu’un tel homme soit perdu pour son pays, et il y a comme une légende mystérieuse qui se forme autour de son nom. Ce n’était pas en effet un soldat ordinaire : c’était une des gloires de la terre des Magyars, c’était un chantre aimé du peuple, le poète national Sandor Petoefi[1].

Petoefi n’a point reparu, mais son image est toujours présente au souvenir des Hongrois. Si son corps sans sépulture a été la proie des bêtes fauves, des mains amies ont recueilli la meilleure part de lui-même. Ses chants, populaires en Hongrie, commencent à se répandre en Europe. Grâce à des traducteurs habiles, les inspirations du vaillant poète ont franchi les rives du Danube et de la Theiss. M. Adolphe Dux, M. Charles Beck, M. Maurice Hartmann, M. Franz Szarvady, M. Ferdinand Freiligrath, ont reproduit avec art soit des fragmens choisis, soit des recueils assez complets de son œuvre. Il faut citer surtout un écrivain hongrois, M. Kertbény, qui s’est donné la tâche d’initier l’Europe aux poétiques trésors de sa patrie. Disciple ou compagnon des hommes qui ont chanté le réveil de l’esprit national, M. Kertbény s’est fait le rapsode de la poésie hongroise. Tantôt établi au centre de l’Allemagne, tantôt errant de ville en ville, il va récitant les vers de ses maîtres. Son langage, disent les Allemands, n’est pas un modèle de correction, il lui échappe des fautes à faire frémir les moins délicats ; mais il y a chez lui un dévouement si candide à son œuvre, des efforts si persévérans, une confiance si généreuse, qu’il est impossible de ne pas en être touché. Bon gré, mal gré, il oblige l’Allemagne à l’entendre. Qu’importent les solécismes ? Il sent vivement la poésie, l’intrépide rapsode, et s’il réussit à faire passer ce sentiment dans la langue étrangère qu’il est contraint de parler, pourquoi le chicanerait-on sur des fautes de prosodie ? Certes, quand M. Maurice Hartmann et M. Ferdinand Freiligrath traduisent les strophes de Petoefi, on reconnaî

  1. Sandor, Alexandre.