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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/930

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raison les croire aussi dangereuses pour ceux qui en faisaient usage que pour l’ennemi. Sans conclure à un abandon total, on doit admettre que la grande légèreté des canons rayés rendra assez rares les momens où il sera avantageux de leur préférer les fusées. Il est une circonstance cependant où la forme si accidentée de la trajectoire les a rendues utiles. Les officiers russes qui ont pris part à la laborieuse et pénible défense de Sébastopol rapportent qu’il leur a été très difficile de soustraire les magasins à poudre à l’action de nos fusées. Elles arrivaient dans des directions inattendues, ricochaient contre les murs et les traverses, s’insinuaient souvent ainsi dans les portes les mieux couvertes sans qu’aucune précaution préservât sûrement de leur approche. Les fusées pourront donc avoir une certaine action contre ces forts maçonnés, ces casemates nombreuses qu’affectionnent les Allemands et dont ils se montrent si prodigues dans leurs fortifications ; néanmoins l’utilité d’une telle arme sera toujours très restreinte.

Arrivé au terme de ces études, après avoir parcouru le cycle si étendu des moyens que les hommes ont inventés pour s’ôter la vie et anéantir les monumens de leur industrie, nous ne pouvons cacher une impression pénible que nos lecteurs auront partagée peut-être. Comment songer sans regret à la somme d’intelligence et de travail consacrée ainsi à une œuvre de destruction ? Comment même ne pas excuser l’ardeur déployée par bien des écrivains pour flétrir la guerre, pour la déclarer impossible et impie entre des nations civilisées ? Cependant, puisque les passions des hommes les arment sans cesse les uns contre les autres, puisque leurs convoitises ne peuvent se satisfaire qu’aux dépens de la vie et des biens de leurs semblables, ne doit-on pas encourager les sciences militaires, qui tendent sans cesse à mieux assurer la suprématie de l’intelligence sur la force brutale ? Et dans un autre ordre d’idées, en présence de ces aspirations folles vers la richesse, de ces préoccupations du lucre qui dessèchent le cœur et font commettre les actions les plus viles, n’est-il pas bon que l’on ait sans cesse devant les yeux le spectacle de la vie du soldat, de son existence toute de dévouement et de sacrifices ? S’il est possible de trouver un dédommagement aux cruelles épreuves de la guerre, c’est sans doute dans les exemples de courage et de désintéressement que donne parfois la guerre, dans ces sentimens d’honneur et de loyauté dont les nations ont toujours un si grand besoin, qu’elles admirent toujours, mais dont souvent elles profitent si peu.


PIERRE DE BUIRE.