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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/856

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cassé le cou dans la montagne pour lui rapporter une grive ou une truite.

Sept-Épées remarquait tout, admirait et souffrait ; mais de quoi pouvait-il se plaindre ? S’il allait auprès d’elle avec l’intention de lui faire des reproches, il la trouvait raccommodant son linge ou préparant son souper, à la fois servante et maîtresse dans la maison qu’ils habitaient, comme dans toutes les maisons où elle daignait apporter l’ordre ou le secours, l’aumône de ses bras, de son cœur ou de son esprit, tout cela sans épargner ses mains blanches, que, par je ne sais quel miracle d’adresse ou de coquetterie, elle conservait si belles qu’il en était parlé jusque dans la ville haute, et que bien des dames en étaient jalouses.

Voyant que tout le monde voulait plaire à Tonine, Sept-Épées se tourmentait de ce qu’il pourrait faire pour être plus agréable et plus dévoué que les autres. Quoiqu’il fût sûr de la trouver chaque soir dans la chambre de son parrain et de pouvoir lui parler quelques instans, le Creux-Perdu était loin, et toute la journée se passait sans la voir, tandis que les autres jeunes ouvriers, allant et venant autour d’elle, pouvaient la rencontrer à toute heure. Il fut encore bien des fois sur le point d’envoyer paître la fortune ; mais une forte considération l’arrêta.

Tonine refusait tous les partis, disant qu’un mari raisonnable la contrarierait certainement dans sa libéralité, et qu’avec un mari de son humeur, la misère rendrait bientôt toute libéralité impossible. Sept-Épées se disait alors qu’il fallait devenir riche afin de la mettre à même d’être généreuse à son gré, et quand la jalousie lui avait fait un peu négliger ses affaires, il s’y replongeait courageusement, mais sans grand succès. Ses relations au dehors étaient encore mal établies, ses placemens médiocres, ses livraisons souvent en retard par la faute de ses ouvriers, en dépit de l’activité et de l’autorité de Va-sans-Peur.

Sept-Épées, dans son inquiétude, s’imaginait que Tonine eût pu lui donner l’élan du génie, si elle eût voulu l’aimer ; mais il n’était ni hardi, ni habile avec elle. Sa fierté s’accommodait peu des patientes délicatesses avec lesquelles il faut convaincre une femme que l’on a rendue méfiante par sa propre faute. Généreux et sincère, il ne savait pas être tendre. Sûr de sa franchise et orgueilleux de sa bonne conduite, qui l’élevait au-dessus de la plupart de ses jeunes compagnons, il ne souffrait pas aisément qu’on ne lui rendît pas justice. Il avait vu les paresseux et les débauchés faciles au repentir, aux larmes, aux protestations. Son parrain avait eu sur lui sa part d’influence. Il lui avait inspiré le mépris de la faiblesse, et lorsque, enfant, il avait eu, à la suite de quelque faute légère, le