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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/847

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ennuis n’est pas un homme, et, en changeant de projet tous les jours, on n’inspire plus de confiance à personne. Il est peut-être malheureux pour vous d’avoir sacrifié votre jeunesse au gain et le présent à l’avenir ; mais il serait plus malheureux encore de sacrifier cet avenir, qui vous a coûté si gros, pour quelques désagrémens qui passeront comme tout passe. J’irai demain matin revoir votre malade, puisque je le lui ai promis, et nous causerons avec Gaucher de tout cela.

— Ah ! vous reviendrez demain à la baraque ! À quelle heure ?

— Je ne sais pas. Je ne veux pas y retourner avec vous, Sept-Épées : ça ferait jaser, et même nous allons nous quitter ici pour ne pas entrer ensemble dans le faubourg ; mais nous nous verrons demain, je vous le promets. Pour ma peine, voulez-vous me promettre de réfléchir comme un garçon raisonnable doit le faire, et de ne pas trop vous affliger des contrariétés qui vous arriveront ?

— Eh mon Dieu ! qu’est-ce que ça vous fait, Tonine, que je m’afflige et que je manque de courage, puisque vous n’avez aucune amitié pour moi ?

— Il y a amitié et amitié ! Il y a celle qui fait qu’on ne peut pas vivre l’un sans l’autre et qu’on se marie ensemble : celle-là, vous ne l’avez pas eue pour moi, et il est heureux que je ne l’aie pas eue pour vous ; mais il y a une amitié plus tranquille et qui n’enchaîne pas tant : c’est celle qui fait qu’on s’intéresse aux peines d’un autre et qu’on voudrait l’en tirer. Au point où nous en sommes, c’est la meilleure qu’il puisse y avoir entre nous, et, si vous m’en croyez, c’est celle que nous aurons. Il ne sera plus question ni d’amour ni d’amourette ; vous me prendrez aussi au sérieux que si j’étais Gaucher, mon cousin. Si la chose vous convient, à revoir ; sinon, nous nous verrons demain pour la dernière fois.

— Je serai pour vous tout ce que vous voudrez, Tonine, votre mari ou votre frère, votre amoureux ou votre ami ; pourvu que nous ne soyons pas brouillés, je serai toujours plus content que je ne le suis depuis six mois.

Le lendemain, Sept-Épées, pour obéir à Tonine, regagna son usine avec ses ouvriers et sans paraître songer à elle ; mais il compta les heures et les quarts d’heure jusqu’à ce qu’il la vit arriver avec Lise et ses deux enfans. Après qu’elles eurent vu Audebert, qui allait assez bien, et qui, lui aussi, avait attendu Tonine comme le Messie, Lise, laissant sa compagne auprès du malade, prit à part son mari.

— Il y a une chose que tu ne sais pas, lui dit-elle, et que Tonine vient de m’apprendre en venant ici : c’est que ton ami a de la tristesse et court risque de se décourager tout à fait, si tu ne lui donnes pas un coup de main. Qui t’empêche de travailler pour lui pendant une ou deux semaines ? Ce sera un chagrin pour la petite et pour