Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/844

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Comment pouvez-vous songer à avoir femme et enfans ? Ce serait pour vous une bien plus grosse charge qu’auparavant, car une année de mauvaise vente, quelques semaines de chômage, un accident de rivière, peuvent vous mettre à bas, et aucune fille raisonnable et prévoyante ne vous confiera son sort.

— Il me semble, répondit Sept-Épées très mortifié, que vous avez de la raison et de la prudence pour cent, ma belle Tonine. Vous calculez juste, et vous avez beau dire le contraire, on voit bien que l’amitié n’entre pour rien dans vos projets de mariage !

— Je n’ai aucun projet de mariage, reprit-elle : ne possédant rien que ma jeunesse et ma santé, je n’ai besoin de personne pour me gagner mon pain. De cette façon, je vis comme il me plaît. Je me tiens propre dans ma petite chambre avec un livre, le dimanche, et les enfans des autres sur mes genoux. Je n’ai point de souci du lendemain. Si je tombe malade, ce sera tant pis pour moi. Si je meurs, je ne laisserai pas une famille dans la misère, et je mourrai tranquillement, comme on doit, comme on peut mourir quand on n’est pas nécessaire aux autres. Vous voyez bien que je n’ai pas de raisons pour échanger mon sort contre celui que vous pourriez me faire.

— Vous avez raison, Tonine, tellement raison qu’il n’y a rien à vous dire ; vous n’aimez personne, vous songez à vous-même, le bonheur ou le malheur des autres ne vous est de rien. De cette manière-là, vous n’aurez jamais d’inquiétude, et on peut dire que vous connaissez votre intérêt !

— Je crois, Sept-Épées, que s’il y a un reproche là-dessous, ce n’est pas de vous qu’il devrait me venir. Vous avez raisonné encore mieux que moi le jour où vous vous êtes dit : « Un homme marié ne s’appartient plus et ne peut pas arriver à changer son sort contre un meilleur. Il vaut mieux rester garçon et chercher son avantage. » Moi, je n’ai rien à chercher, je me contente de rester comme je suis !

— Savoir ! comme disait tantôt ce beau médecin. Vous êtes assez agréable pour trouver sans chercher, et vous attendez peut-être la fortune de plus haut que moi !

— Quant à cela, répondit Tonine en riant, si le bien me vient en dormant, personne n’aura de critique à me faire.

Sept-Épées garda le silence, et continua de marcher sans vouloir montrer tout le dépit et tout le chagrin que lui causait l’indifférence de Tonine.



VIII.


Ils arrivèrent ainsi jusqu’à un endroit où l’eau ne s’était pas écoulée et couvrait tout le petit chemin qu’ils suivaient. Sept-Épées,