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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/843

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bien ! mon camarade, si tu en tiens toujours pour Tonine, voilà l’occasion de la faire revenir de sa méfiance. Parle-lui avec l’esprit que tu as, montre-lui l’estime que tu sens pour elle, et peut-être se ravisera-t-elle à ton égard.

— Je n’espère pas cela, répondit l’armurier ; elle a l’air de me dédaigner beaucoup.

— Elle ne nous a pourtant jamais mal parlé sur ton compte. Elle nous a dit, à ma femme et à moi, qu’elle ne voulait pas se marier. C’est à toi de lui prouver qu’elle a tort, si c’est ton avis.

Quand Sept-Épées se trouva seul sur le sentier avec Tonine, il secoua sa mauvaise honte. — Ma chère Tonine, lui dit-il, vous êtes bonne comme un ange, Audebert a eu raison de le dire, et la journée d’aujourd’hui n’est pas la seule qui m’ait donné l’occasion de vous connaître. Sans votre grand cœur et sans votre bon esprit, j’aurais perdu l’estime de mon meilleur ami. J’ai été bien sot et bien coupable envers vous. Je m’en repens, je m’en suis repenti cent fois déjà, et si j’avais osé, j’aurais été vous demander pardon dès le lendemain de ma faute.

— Pourquoi donc voulez-vous parler de ces choses-là ? répondit Tonine ; je vous ai pardonné, si tant est que vous ayez eu des torts envers moi, ce que je ne crois point.

— Oui, j’ai eu de grands torts ! Je vous ai fait la cour, et j’ai eu tout à coup peur de m’engager dans le mariage. J’aurais souhaité être plus vieux de deux ou trois ans et pouvoir vous offrir une existence assurée… Mais à présent, Tonine, puisque vous me pardonnez…

— À présent, quoi ? dit Tonine.

— À présent que me voilà établi dans le ressort de la Ville-Noire, quoique je n’aie pas fait encore de bien belles affaires, si vous vous sentiez le même courage que moi…

— Le courage de nous mettre en ménage, n’est-ce pas ? reprit Tonine, qui se vit forcée d’achever la phrase. Eh bien ! non, mon cher camarade, je n’aurai jamais le courage de me marier par courage. J’ai la fantaisie de me marier joyeusement, par amitié et avec toute confiance dans mon sort. Voilà pourquoi, ne voyant pas en vous cette confiance-là, je n’ai pas eu de dépit contre vous. À présent, le moment de se raviser est passé. Vous ne pouvez pas m’offrir, comme vous le prétendez, une existence assurée. Quand vous aviez vos économies disponibles, je pouvais songer à m’établir avec vous ; vous m’auriez consultée, j’imagine, sur votre placement, et nous aurions arrangé notre vie à la satisfaction de l’un et de l’autre. Aujourd’hui tout est changé ; vous voilà propriétaire d’une chose qui ne vaut peut-être rien, dans un endroit qui ne me plairait peut-être pas. D’ailleurs vous êtes loin d’être rentré dans vos dépenses.