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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/842

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Le jeune homme comprit que, le cousin étant là, Tonine ne lui serait pas confiée ; mais quand elle le suivit jusqu’à la porte, afin de se bien remettre en mémoire les prescriptions qu’elle devait transmettre à Gaucher pour la nuit du malade, Anthime lui dit bas : Est-ce que vous avez peur de venir avec moi ?

— Non, monsieur, répondit-elle ; je ne me crois pas assez belle pour être en danger avec personne.

— Oh ! si c’était là la seule raison…

— Si ce n’est pas une assez bonne raison, j’en ai une autre : c’est que je ne mérite pas que le fils d’un père comme le vôtre manque d’estime pour moi ; mais je vous remercie de vos politesses. Je ne vais pas le soir avec les bourgeois ; vous savez bien que cela ne convient pas à une fille d’ouvrier.

— Vous vous croyez plus en sûreté avec M. Sept-Épées, qui sans doute va vous reconduire ?

— Je m’y crois plus en sûreté contre les mauvaises langues.

— Et elle a raison, dit Gaucher, qui, trouvant l’a parte trop long, s’était approché. Ses pareils peuvent lui offrir le mariage, et vous autres, messieurs, vous ne le pouvez pas.

— Savoir ! reprit le médecin en s’éloignant.

— Oui, oui, savoir ! dit Tonine à son cousin quand elle se crut seule avec lui. Je crois, moi, qu’en fait de mariage, il ne faut se fier à personne, et que le rang n’y fait rien.

— Tu aurais pu te fier à Sept-Épées, tu ne l’as pas voulu.

— Ah ! oui, j’oubliais cela ! reprit-elle en riant. Sept-Épées, qui l’écoutait sans en avoir l’air, fut à la fois humilié et piqué de sa gaieté. Jamais il n’eût osé lui offrir de la reconduire, si Gaucher ne leur eût dit : Allons, n’attendez pas la nuit noire. Le sentier n’est pas bien bon, il doit y avoir encore de l’eau en plusieurs endroits.

— Attendez, cousin, dit Tonine, il faut que je vous écrive tout ce qui est commandé pour le malade. Je suis sûre que vous l’oublieriez !

Sept-Épées lui présenta un de ses livres de comptes, sur lequel il la regarda écrire. Il remarqua comme elle écrivait vite et bien. — Vous seriez un bon commis, lui dit-il en souriant.

— Tout comme un autre, répondit-elle, et mes chiffres n’auraient pas grand’peine à être mieux alignés que ne le sont ceux de cette page. Est-ce vous qui griffonnez comme ça ?…

Sept-Épées fut content de pouvoir dire que c’était Audebert.

Elle monta dire bonsoir au malade, qui lui fit promettre de revenir en s’engageant lui-même à se laisser soigner avec la plus grande docilité.

Pendant qu’elle était avec lui, Gaucher dit à Sept-Épées : — Eh