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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/837

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roue qui était son principal moteur était hors de service par suite d’un accident qui ne lui avait pas été signalé. C’était une réparation assez grave à entreprendre au plus vite, si l’on ne voulait pas s’exposer à une ou deux semaines de chômage. Il eût fallu courir à la ville pour s’assurer d’un ouvrier spécial exact à venir dès le lendemain ; mais Audebert, à qui il ne put s’empêcher de parler de cette roue, lui répondit qu’elle s’était cassée dans sa tête en éternuant, et Sept-Épées vit qu’il avait le délire, ce qui commença à l’inquiéter et à l’attrister grandement. Il avait recommandé, la veille au soir, à ses ouvriers de lui envoyer le médecin ; cependant, soit qu’ils l’eussent oublié, soit que le médecin ne fût pas bien pressé de venir dans un endroit si difficile un jour où l’orage menaçait, il n’arrivait pas, et d’heure en heure l’agitation du malade devenait plus alarmante. Pour comble d’ennui et de tristesse, une tempête horrible se déchaîna. Le vent s’engouffrait dans la gorge par rafales impétueuses, et le torrent, grossissant avec une effrayante rapidité, fit mine d’envahir l’atelier. Les pins commencèrent à craquer avec un bruit sec et sinistre le long des roches, entraînant une pluie de pierres et de gravier jusque sur le toit de la construction fragile, qu’un écroulement un peu considérable pouvait écraser d’un moment à l’autre. Quand le vent s’apaisa, le malade s’apaisa aussi, ou plutôt il changea d’angoisse. Ses nerfs furent détendus par la sensation de la pluie qui ruisselait sur les vitres et qui refroidissait l’atmosphère ; mais il fut pris alors d’une terreur puérile, et, fondant en larmes, il répéta à satiété son vieux refrain, que ce lieu était maudit, que le diable s’y était embusqué.

Sept-Épées avait bien assez affaire de se défendre de l’eau qui montait toujours, et dont il s’empressait d’enlever les barrages artificiels, afin qu’elle pût s’écouler plus vite. Seul à cette besogne, il y déployait, au risque de sa vie, une activité et une force surhumaines. Les lamentations et les gémissemens d’Audebert, qui continuaient à se faire entendre à travers les mugissemens de la rivière et les roulemens de la foudre, lui causaient une sorte de rage, car, en dépit de lui-même, il sentait que ce découragement maladif lui ôtait sa présence d’esprit. Il couvrait en vain ces plaintes importunes de juremens indignés : vingt fois il avait crié à Audebert de s’en aller par la galerie qui était adossée au rocher ; Audebert ne comprenait pas, et Sept-Épées, commençant à désespérer de sauver sa propriété, songeait à y renoncer et à emporter de gré ou de force le malade sur la montagne.

Pourtant une dernière planche, qui repoussait encore le flot sur la maison, eût tout sauvé, s’il eût réussi à l’abattre. Elle résistait opiniâtrement, et il s’y acharnait avec le courage du désespoir.