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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/835

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vail, c’était toujours au moment de s’y remettre qu’il lui fallait abandonner avec douleur et dépit les premières lueurs de ses longues et vagues discussions. Sept-Épées n’avait pas le temps d’en attendre l’issue douteuse, et il sentait d’ailleurs qu’il n’en avait pas la patience. Sa logique naturelle se révoltait contre les aphorismes de mauvaise foi dont Audebert se faisait un jeu d’esprit pour entrer en matière. Son air distrait, ses efforts pour ramener l’entretien aux préoccupations de la vie positive étaient autant de coups de poignard que ce pauvre exalté recevait en plein cœur. Sa sensibilité surexcitée y voyait tantôt l’outrage du dédain, tantôt la condamnation méritée de sa propre impuissance. C’était dans ce dernier cas surtout que son air égaré et son silence subit devenaient inquiétans. Sans le lui avouer, Sept-Épées passa plus d’une nuit à veiller autour de la baraque par des temps affreux, dans la crainte que son malheureux ami ne cédât de nouveau à la tentation du suicide. Le délai qu’il s’était imposé par serment était expiré, et Sept-Épées n’osait lui demander de jurer un nouveau bail avec la vie. Il tremblait d’échouer dans cette tentative, et de lui rappeler que sa liberté était reconquise.

Le parrain alla voir une seule fois l’établissement de son filleul, quand cet établissement commença de fonctionner. Il n’approuva rien et ne voulut rien blâmer. Naturellement, dans ses simples appareils, le jeune homme avait adopté les méthodes les plus nouvelles, et naturellement aussi le vieillard, malgré l’évidence et sa propre expérience de tous les jours, ne voulait pas se décider à les déclarer meilleures que les anciennes. Il pensait que Sept-Épées ne réussirait pas, mais il se gardait bien de le lui dire, sachant par lui-même que la contradiction stimule les esprits obstinés. Il disait à Gaucher, à Lise, et à deux ou trois vieux amis qui le consultaient sur les chances de cette entreprise : « Je n’y crois guère, l’endroit est mauvais, et si, après cinq ou six ans de fatigue et de tracas, le jeune homme s’en retire sans y perdre, ce sera une expérience qu’il aura faite, et qui, du moins, lui servira pour l’avenir à se contenter de ce qui nous contente. Après tout, puisqu’il était dans les ambitieux, j’aime autant qu’il ait fait cette sottise-là que celle de quitter l’industrie et le ressort de la Ville-Noire. Quand je vois des freluquets mettre tout ce qu’ils gagnent à se déguiser en bourgeois le samedi soir, et à s’en aller, le chapeau sur l’oreille, dans les estaminets de la ville peinturlurée (c’est ainsi que, par mépris, le vieillard appelait la ville haute), jouer au billard et consommer des liqueurs, pour revenir le mardi matin, le chapeau sur la nuque du cou, débraillés, vilains, hébétés, et se servant de mots nouveaux qu’ils ne comprennent pas et qu’ils estropient à la grande joie et risée des bourgeois, je trouve mon filleul plus raisonnable, plus