Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/828

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


détournait de moi comme d’un insensé ou d’un radoteur. La honte me vint, et avec la honte un chagrin si grand que j’étais prêt à toutes les extravagances. Je sentais partir tout à fait ma cervelle, et je ne revenais à moi qu’après avoir versé beaucoup de larmes très amères.

« Cependant mes affaires allaient de mal en pis. Je les négligeais chaque jour davantage. M’en occuper me navrait d’ennui et de dégoût. Je n’avais de répit qu’en les oubliant pour rêver encore au salut du genre humain.

« Qu’importe que je sois perdu, qu’importe que je succombe ? Si je laisse après moi le secret de rendre les autres heureux, j’ai bien de quoi me consoler : voilà ce que je me disais, mais je ne trouvais le secret du bonheur ni pour moi ni pour les autres.

« Quand je vis mon pauvre bien près d’être saisi et ma personne à la veille d’être décrétée de prise de corps, j’ouvris enfin les yeux sur la réalité, et je reconnus que le bourgeois charitable et raisonnable qui m’avait averti m’avait trop bien jugé. J’allai lui demander de me sauver par sa signature, mais il était trop tard ; il avait été blessé de mon impertinence, et il pensait d’ailleurs que me laisser mon instrument de travail, c’était me laisser mes illusions. Il m’offrit un secours passager qui me parut une nouvelle injure, et que je n’acceptai pas.

« Alors l’idée de la mort me vint, et de ce moment-là j’ai été guéri et soulagé. Tu me vois tranquille, mon enfant, parce que j’ai trouvé le moyen de protester par le suicide contre les mauvais jugemens qu’on a portés sur moi. On a dit que j’étais un poseur et un ambitieux, un mendiant, un fripon, que sais-je ? Quand un homme tombe, on le pousse au plus bas. Dieu m’est témoin que je n’ai voulu tromper personne, et que mon malheur est venu, comme disait M. Anthime, de l’ignorance, « piége et tourment de l’artisan qui a trop d’imagination ; » peut-être aussi le chagrin d’avoir perdu en huit jours ma femme, ma sœur et mes trois enfans, chagrin terrible, suivi d’une existence solitaire pour laquelle je n’étais pas fait, m’a-t-il porté au cerveau. J’ai été fou, je le veux bien, je le crois à présent que tout le monde m’a abandonné ; mais j’ai été sincère, j’ai voulu du fond de mon cœur rendre service à mes pareils. J’ai été confiant et bon, j’ai cru à Dieu, j’ai cru à moi et aux autres : je me suis trompé, c’est sûr ! Ce n’est pas une raison pour que je sois un lâche et un menteur, et la preuve, c’est que, ne voulant être à charge à personne et ne pouvant me consoler du chagrin d’être inutile, je suis décidé à en finir aujourd’hui ou demain. »

— Eh bien ! vous avez là une mauvaise pensée, répondit Sept-Épées après avoir un peu réfléchi à ce qu’il pourrait trouver pour détourner Audebert de sa résolution. Vous ne réussirez pas par ce moyen-là à vous relever dans l’opinion. C’est le contraire qui arri-