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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/827

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nans pour sortir d’embarras. Je m’imaginai une fois qu’en exposant mes idées pour le bonheur du peuple, idées que j’avais peu à peu mûries dans ma tête, je trouverais des gens instruits pour me tendre la main et m’aider à réaliser mes plans. Ne sachant pas bien écrire, j’allai consulter un homme très bon et très savant de la ville haute, et je lui proposai de lui faire part de mes découvertes, qu’il pourrait ensuite rédiger et faire connaître aux autorités. Cet homme, c’était M. Anthime, dont le fils est médecin depuis peu. Il n’est pas riche, mais il est très écouté et très considéré dans le pays, tu dois savoir cela.

« Il m’écouta avec patience et attention ; mais, moi, quand je me vis forcé de rassembler les pensées qui m’agitaient, bien qu’on m’ait toujours dit que j’avais parfois un langage au-dessus de mon état, je ne pus rien trouver de clair et d’utile à dire. Je faisais très bien le blâme des choses qui existent, et je dépeignais même avec éloquence les malheurs et les souffrances de l’artisan ; mais quand il fallait arriver à fournir le remède que je m’étais vanté d’avoir, mes pensées se troublaient et se confondaient dans ma pauvre tête, et je ne réussissais pas à les débrouiller. Sans doute il était trop tard, j’avais déjà trop souffert pour mon compte.

« Mon ami, me répondit celui que je consultais, tout ce que vous avez rêvé confusément a été examiné, écrit, publié, proposé et discuté par de plus habiles que vous. On n’a pas encore résolu le problème de la misère d’une manière promptement applicable, et on y travaille toujours. C’est une bonne chose d’y travailler ; mais, comme c’est la chose la plus difficile qui soit au monde, il faut, pour y travailler utilement, beaucoup de génie et d’instruction. Je ne doute pas de vos capacités naturelles, mais vous ne savez rien de ce qui se passe à dix lieues de votre Ville-Noire, et vous ne vous faites aucune idée de la société. Vous perdez votre temps, et vous vous épuisez le cerveau sans profit pour personne. Vous feriez mieux de songer à gagner votre vie, et, comme je sais que vous êtes très gêné, je mets ma bourse ou ma signature à votre service.

« Je refusai follement l’une et l’autre. J’étais offensé et désespéré d’être considéré comme un fou et un imbécile, moi qui m’étais cru si grand ! Je revins méditer sur mon rocher, comme un autre Napoléon à Sainte-Hélène, et là, dans la contemplation du ciel et de la nature, je sentis revenir toutes les fumées de mon orgueil. « Hélas ! un méchant démon se moquait de moi, car dans la solitude j’étais rempli de pensées sublimes, et je me les exprimais à moi-même d’une façon claire, brillante. Seulement tout cela se dissipait quand je voulais en faire part à quelqu’un, et il suffisait de la contradiction du dernier de mes apprentis pour me démonter.

« Un jour je m’aperçus qu’on ne me contredisait plus et qu’on se