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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/801

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présente plus d’un avantage. Les membres du club peuvent se procurer au prix coûtant les vivres, les boissons, les récréations littéraires, et toutes les autres délicatesses du luxe. Nul ne prélève un intérêt ni un bénéfice sur ce qu’ils consomment. Non-seulement les associés ne paient aucun tribut à aucun intermédiaire, mais encore, comme les achats se font sur une grande échelle, ils obtiennent à meilleur marché les objets d’une qualité supérieure. On a dit que les Anglais du vieux temps se clubbaient pour dépenser leur argent, et que les Anglais du jour se clubbent pour économiser. Cela est vrai au moins pour ceux qui ont contracté certaines habitudes de luxe. Dans la salle à manger est une carte du jour (daily bill of fare) sur laquelle chacun choisit ce qu’il préfère. Les plats montent de la cuisine par le moyen d’une machine appelée lift. Le cuisinier est lui-même un des principaux personnages de l’institution, le plus souvent un Français, qui, par ses talens, son éducation et sa manière de vivre, mérite le titre d’artiste [1]. On peut faire un excellent dîner dans un club au même prix que l’on donne pour un mauvais dans une taverne de Londres. Aux agrémens de la bonne chère il faut ajouter les plaisirs d’une table bien garnie, d’une salle somptueusement éclairée et d’un service qui ne laisse rien à désirer. Il semble d’ailleurs, à en juger par l’expérience des clubs, que la sobriété se développe au milieu de l’abondance, et que l’homme convoite moins les superfluités de la vie qu’il a sans cesse devant les yeux ; sinon sous la main. Un relevé statistique des dépenses faites au Junior United Service en 1839 constate que vingt-neuf mille cinq cent vingt-sept dîners ont coûté en moyenne 2 shillings 3 pence. Les rapports de trois autres grands clubs témoignent en outre que la quantité de vin bue par chaque personne a été durant six années un peu moins d’une pinte par jour. Je remarque bien, il est vrai, une légère différence entre ces comptes de table et ceux de certains autres clubs, le Windham par exemple, qui est le plus cher

  1. Le plus célèbre de tous était, il y a quelques années, M. Soyer, cuisinier en chef du Reform Club et auteur d’un livre intitulé Gastronomie Regeneration. L’idée de cet ouvrage immortel au dire des gourmands lui est venue un jour qu’il regardait dans la bibliothèque d’un noble seigneur les œuvres de Shakspeare, de Milton et de Johnson, splendidement reliées, mais couvertes de poussière et délaissées, tandis qu’un livre de cuisine portait les traces d’honorables services, étant feuilleté tous les jours. « Voilà, se dit-il à lui-même, le chemin de la renommée. » Soyer a su accomplir toute une révolution dans l’art culinaire. C’est à lui qu’on doit l’arrangement mécanique de la cuisine du Reform Club, qui est considérée comme un chef-d’œuvre. Il a introduit la vapeur pour mouvoir les tournebroches et les autres appareils, qui jusqu’ici étaient gouvernés par la main de l’homme, pour chauffer les assiettes, colorer les rôtis, etc. Soyer était en outre un économiste, un musicien et un connaisseur en peinture. Lors de la guerre de Crimée, il fut chargé de l’intendance des vivres de l’armée anglaise. À sa mort, il laissa des tableaux de prix.