Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/788

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


choc des verres et les joyeux échos du club dont le capitaine Morris était le poète-lauréat. Type du vrai citoyen de Londres, il préférait la ville à la campagne et l’ombre que font les maisons sur le pavé de Pall-Mall au plus beau soleil éclairant la nature. Vers les derniers temps de sa vie, il se laissa pourtant gagner par les charmes de la vie rurale, dont il s’était moqué, et se retira à Brockham, dans une villa que lui avait donnée le duc de Norfolk. Avant de partir, il fit en vers ses adieux au club. Il y reparut comme visiteur en 1835, et les membres lui offrirent un grand bol d’argent avec des inscriptions. Quoique âgé alors de quatre-vingt-dix-neuf ans, il n’avait rien perdu de sa gaieté de cœur. Il mourut peu de temps après, et avec lui s’éteignit la gloire du club dont il avait été un des derniers ornemens. Il n’est guère resté qu’un nom de cette réunion célèbre où s’est dépensé tant d’esprit, mais de cet esprit qui s’évapore avec la fumée des mets et des bols de punch.

Le caractère des anciens clubs était de s’assortir à tous les goûts de la nature humaine. Un Anglais de la province qui arrivait à Londres y cherchait un club approprié à sa nature et à son tour d’esprit, a peu près comme une coquette va de boutique en boutique pour choisir les rubans qui conviennent le mieux à son teint. Était-il flegmatique, il se rendait au Hum drum Club, dans Ivy-Lane. Là, en entrant dans la salle, il avisait une scène solennelle. Les membres gardaient tous un profond silence, ayant chacun une pipe à la bouche et un pot de bière à la main. On eût dit une société de sages ou de sourds-muets. Chaque fois que l’un d’eux déposait sa pipe sur la table, on s’attendait à ce qu’il allait parler et à ce que des oracles allaient sortir d’une bouche si grave ; mais « c’était seulement pour cracher, » dit Goldsmith, qui avait assisté à l’une de leurs réunions. Les turbulens se joignaient aux rattling clubs. Les esprits forts se faisaient conduire à la Société des philosophes, où quiconque apportait un argument nouveau contre la religion était admis moyennant 4 pence, qui devaient être dépensés en punch. Si bizarre que fût le caractère d’un homme, il trouvait à Londres des compagnons pour cultiver en commun sa manie dominante. Les amateurs d’oiseaux se rassemblaient une fois par semaine dans un petit cabaret de Rosemary-Lane, où se tenait le Bird-fanciers Club. Les fous de tulipes se rencontraient au Florist Club. Les élégans et les lions de ce temps-là se donnaient rendez-vous au Club des Beaux (Beaus Club), dans une certaine taverne près de Covent-Garden, où l’on ne s’entretenait que des habits, des rubans et des nouvelles modes. Les gens d’humeur morose et chagrine s’enrôlaient dans le Club des Bourrus (Surly Club), qui se tenait près de Billingsgate-Dock. Là ils déblatéraient contre tout, et se malmenaient les uns les autres avec une joie farouche. Les usuriers