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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/783

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générale, car il garda longtemps un silence obstiné ; mais vers la fin de la soirée il proposa un toast « à tous les amis absens. » Ce toast s’adressait surtout à son voisin de table, lord Avonmore, juge irlandais qui était sujet à des distractions et à des absences d’esprit. Il apprit ensuite tranquillement à sa seigneurie qu’on venait de boire à sa santé. Le juge eut sa revanche. Un jour qu’il siégeait sur son banc, un âne vint à braire au beau milieu d’un plaidoyer de Curran : « Arrêtez-vous, monsieur Curran, s’écria-t-il, arrêtez-vous ; c’est assez d’un à la fois. » L’avocat se le tint pour dit ; mais au moment où le juge faisait le résumé des débats, le même bruit se fit entendre, et comme Avonmore jetait des yeux inquiets vers le barreau : « L’écho de la cour, milord ! » répliqua Curran.

Un autre visiteur du club était le célèbre lord Ward, qui y avait été introduit par M. Rogers. Ce dernier avait alors tous les signes d’une santé fort délabrée, et comme le banquier se montrait très sévère envers son noble ami sur les questions d’argent, le lord s’en vengeait par des railleries impitoyables. Dans un temps où M. Rogers revenait de Spa, il fit observer que l’endroit était rempli de voyageurs, et qu’il n’avait pu même y trouver un lit : « Que me dites-vous là ! s’écria Ward ; n’y avait-il point de place dans le cimetière ? » Une autre fois, M. Murray, le libraire, voyant un portrait de Rogers dans la salle du club, s’extasia sur la ressemblance : « C’est, dit-il, comme la vie. — Vous voulez dire que c’est comme la mort, » répliqua sa seigneurie. — Et comme le poète banquier entrait alors dans la salle : « Sam, lui dit Ward, je viens d’entendre à la porte le bruit de votre corbillard qui s’arrêtait ; après tout, vous êtes assez riche pour en tenir un. » De telles plaisanteries sur un tel sujet paraîtront, je le crains, d’assez mauvais goût ; mais elles sont dans l’esprit et dans le caractère anglais. Cette intrépide race saxonne aime à narguer tout ce qui inspire à l’homme un sentiment de crainte. La maladie, la mort, le bourreau, le gibet, les terreurs du monde naturel et surnaturel deviennent, dans la conversation et sur la scène, un sujet de bouffonnerie. Les Anglais rient par manière de défi, ils se moquent de tout, me disait l’un d’eux, excepté des pertes d’argent. Leurs saillies brèves et laconiques à la vue ou à la pensée des choses sombres, des maux inévitables, viennent d’une certaine fierté d’âme qui oppose la dérision aux coups du destin. Je dois d’ailleurs ajouter que le banquier poète Rogers, si souvent tué par les plaisanteries de lord Ward, n’en atteignit pas moins un âge vénérable. Quant au Roi des clubs, il eut le sort de toutes les royautés qui brillent, mais qui durent peu. Malgré les reparties de Sharpe, le talent de Mackintosh et les confidences de lord Erskine, il ne survécut guère à 1830.

À côté des clubs littéraires, il y avait les clubs politiques. Ces