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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/776

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Voilà tout ce qui nous reste de cet ancien club, dont l’ombre, comme dit le grand poète anglais, dort avec ceux qui dorment.

Ben Jonson, qui était né dix années après Shakspeare, fonda plus tard un autre club, qui se tenait à la célèbre Taverne du Diable (Devil Tavern), entre les portes du Temple et Temple-Bar. Shakspeare, dans ce temps-là, s’était sans doute retiré à la campagne. Le nouveau club s’installa dans une salle de danse qu’on avait honorée du nom de Salle d’Apollon. Un buste de celui que les Anglais appellent maintenant le rare Ben surmontait la porte, et sous ce buste était gravée une inscription en lettres d’or [1]. Outre cette bienvenue, Ben Jonson avait écrit lui-même pour l’usage du club une sorte de code en vers latins sous le titre de Leges conviviales. D’après ces statuts, les femmes étaient admises dans là société, et avec elles les hommes instruits, polis, gais, honnêtes ; la torpeur, la grossièreté, l’intempérance en étaient exclues. On pouvait s’abandonner dans un coin obscur aux douces querelles et aux soupirs amoureux ; mais on ne devait point s’y livrer entre deux vins aux discussions sur les choses sacrées, ni lire de poèmes insipides, ni improviser de mauvais vers. S’il faut en croire la tradition, ces règles et plus encore l’autorité morale du grand Ben Jonson arrêtèrent les excès, déconcertèrent le libertinage et la frivolité. Sa réputation littéraire, son amour de la table, son grand talent de parole attirèrent autour de lui une bande d’hommes d’esprit et de bons vivans, parmi lesquels on remarquait Carew, Martin, Selden, Cotton et Donne. En dépit des vers enthousiastes de Jonson sur l’excellence de la divine liqueur, la conversation des membres du club valait mieux, dit-on, que leur vin. Les amis ne pouvaient d’ailleurs s’inviter entre eux qu’à des libations modérées, et chacun payait son écot. On ignore ce que dura cette société et comment elle finit. Le but de telles réunions et les motifs qui dirigèrent les premiers fondateurs de clubs sont du moins indiqués clairement par Beaumont, l’ami du célèbre Ben. « Il en est, dit-il, de l’esprit comme du reste : on en a plus avec ceux qui en ont, de même qu’on joue mieux aux cartes et aux échecs avec un bon joueur. »

Les clubs littéraires et autres semblent avoir disparu quand vinrent les temps sévères de Cromwell. Un farouche puritanisme s’opposait alors à tous les divertissemens et à toutes les récréations profanes.

  1. « Soyez les bienvenus, vous tous qui venez consulter l’oracle d’Apollon ; ici il parle du haut de son trépied, la bouteille en forme de tour. Toutes ses réponses sont divines ; la vérité elle-même coule dans le vin. Arrière les pauvres buveurs de houblon ! Il perd la moitié de la vie, celui-là qui s’abreuve d’eau avec les Muses, ces mornes filles qui no nous veulent rien de bon. Le vin est le lait de Vénus ; c’est la vraie liqueur phébéenne ; il ranime le cerveau, délie l’esprit, paie toutes les dettes, guérit toutes les maladies et charme trois sens à la fois. Soyez les bienvenus, vous tous qui venez consulter l’oracle d’Apollon ! »