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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/761

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empruntées aux souvenirs de l’Espagne et de la révolution française ! Soulever la nation dans un pays où la révolution a détruit les nobles et les prêtres, et où j’ai moi-même détruit la révolution !… » Ainsi cette nation que Napoléon avait tenue à l’écart de ses conseils pendant tout son règne, cette nation qu’il aurait fait revivre en capitulant devant elle, il ne croyait plus à son existence au moment où il allait la laisser dans l’affreuse nécessité de capituler devant l’étranger. Voilà où les folies de la politique étrangère et le défaut de cette vie intérieure, qui est inséparable de la liberté, avaient, en si peu d’années, conduit un si grand peuple gouverné par un homme si extraordinaire.

M. Thiers, dans sa conclusion, résume à traits rapides les grands momens, les époques décisives de l’empire, celles où, s’il eût été aussi grand politique qu’il était grand général et s’il eût su maîtriser sa furie d’activité, Napoléon aurait pu fixer la fortune. Les regrets de M. Thiers sont assurément fort sages : ils ne sont peut-être pas aussi fondés qu’ils le paraissent. Napoléon, s’ils lui eussent été adressés de son vivant, aurait pu faire à son mentor la réponse d’Alexandre à Parménion ; mais à quoi bon discuter des hypothèses rétrospectives ? Ce sont les vieilles lunes de l’histoire. Nous croyons, quant à nous, que Napoléon a été poussé à sa ruine au moins autant par la fatalité des institutions qu’il avait données au pays que par l’impatience de son ambition et les erreurs de son jugement. Nous croyons qu’il n’eût pu s’arrêter avec sécurité aux glorieuses étapes marquées par M. Thiers qu’à la condition de réformer son gouvernement intérieur et de partager son pouvoir avec la nation. Quand un peuple a occupé dans la civilisation le rang que la France y a tenu, quand un peuple a développé par son industrie les richesses que la France possède, quand un peuple a fait la révolution française, vouloir qu’un homme tienne la place de ce peuple est une entreprise chimérique, et la grandeur du désastre où elle échouera toujours sera mesurée à la taille du mortel audacieux qui l’aura tentée.

Mais malgré la perturbation que nous éprouvons en ce moment dans nos alliances, et qui paraît bien légère quand on sort du récit des témérités et des malheurs du premier empire, la France n’est pas, il s’en faut, grâce à Dieu, à la veille de recommencer une si triste expérience. Elle est plutôt au contraire, comme nous le disions et comme nous le montrions au début de ces pages, dans un de ces momens heureux où M. Thiers aurait conseillé la modération à Napoléon, et où, pour notre part, nous aurions été assez idéologues pour lui recommander la liberté. Ce serait en effet une heure propice pour couronner l’édifice que ce moment où nous semblons vouloir nous dégager des complications italiennes et dire adieu aux préoccupations de la politique étrangère pour nous consacrer aux travaux de la paix ; ce serait même un fait d’un haut intérêt moral, si cette acquisition de la Savoie était choisie comme l’occasion d’imprimer une impulsion importante aux progrès de la liberté politique en France. En Savoie, ne l’oublions pas, l’édifice, bien que modeste, était déjà couronné ; il est couronné aussi