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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/754

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particulière de lord Cowley, que le ministre anglais a refusé de publier, ne contiendrait pas le secret de cette bizarre déception.

Mais la déconvenue personnelle de lord John Russell est un objet de petite importance auprès de l’altération des rapports de la France avec l’Angleterre. Nous voudrions essayer d’apprécier les conséquences générales de ce fait, sans exagération et sans atténuation systématique.

Il est d’abord une illusion dont il faut se garder : c’est de croire que, dans l’éclat qui a eu lieu cette semaine à la chambre des communes, il n’y aurait après tout qu’une pique personnelle de lord John Russell. Ce serait une erreur de penser que la situation pourrait être rétablie par le changement d’un simple ministre. L’embarras politique éprouvé par le cabinet actuel serait partagé par toute autre combinaison ministérielle, car cet embarras résulte de la position même de l’Angleterre.

La société anglaise, si active, si entreprenante, d’autres diraient si envahissante qu’elle soit, est une société essentiellement civile. Elle est constituée pour la paix et pour les travaux de la paix. Voyez ses institutions intérieures : elles sont toutes tournées dans ce sens. Toutes ces garanties que le peuple anglais s’est assurées contre le pouvoir royal au moyen des institutions parlementaires n’ont pas d’autre objet et n’ont pas eu d’autre conséquence que de mettre la vie civile de la nation, son existence financière, industrielle, commerciale, à l’abri des ruineuses surprises que causent à un peuple les fantaisies soudaines d’un gouvernement absolu. Avec ses institutions, l’Angleterre est sûre que ses intérêts pacifiques, que les conditions de sa vie civile ne seront jamais troublés par des desseins hasardeux et secrets conçus par son gouvernement, que toute initiative du pouvoir sera contrôlée par les discussions publiques et par l’opinion générale avertie et éclairée. Jamais l’adage cédant arma togae, jamais le principe civilisateur qui subordonne à la raison et à la volonté civile l’action militaire, dont la prédominance est au contraire l’essence du despotisme, n’ont été plus fortement et plus complètement appliqués qu’en Angleterre. Il ne faut pas s’étonner que les Anglais, qui ont si vivement recherché et obtenu la sécurité de la société civile dans leur constitution intérieure, portent la même préoccupation dans leur politique extérieure. C’est cette sécurité qu’ils ont demandée depuis trente ans à l’alliance française, et qu’ils avaient pensé y trouver.

Cette intimité, cette cordiale entente, cette alliance de prédilection, qui était regardée comme une si heureuse garantie de la paix du monde, n’étaient point assurément un contrat étroit, à stipulations précises, prévoyant tous les cas où l’action commune des deux puissances aurait à s’exercer. Comme dans toute intimité, il n’y avait là qu’une bonne disposition réciproque et ce sous-entendu que, sans rien aliéner de leur liberté légitime, les deux nations, dans les affaires européennes, feraient de sincères efforts pour arriver à concerter leurs jugemens et leur conduite. En fait, ce devoir de