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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/750

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il en résulte qu’il paraît plus équivoque qu’il ne l’est réellement, et qu’il irrite à certains momens comme une fatuité prolongée. Enfin ce livre n’est pas un roman, mais une simple analyse psychologique d’un sentiment assez paisible, une réminiscence voluptueuse qu’il a plu à l’auteur de décorer de ce nom. Il est bon d’être simple et d’éviter les aventures à grands fracas ; cependant un récit qui ne contient ni péripéties ni incidens dramatiques, dans lequel les situations ne changent pas, et qui compte deux personnages, plus une ombre qu’on ne voit même pas, peut à peine mériter le nom de roman. Le dénoûment, qu’on a généralement blâmé, et non sans raison, laisse une impression désagréable ; mais il est vrai, conforme à la réalité, et il est en parfait rapport avec la nature des sentimens exprimés par l’auteur. Au moment même où les deux amans sont plus épris que jamais l’un de l’autre, une ombre passe à l’horizon ; un léger frisson s’est fait sentir, un petit cri de frayeur a été poussé : c’en est fait de leur bonheur ! Cette terreur panique n’est rien en apparence, elle est tout en réalité ; elle réveille les dormeurs et dissipe leur heureux songe. Ils se regardent tristement et se disent adieu presque froidement, puis ils se détournent ; c’est à peine s’ils se sont connus.

Voilà donc ce que j’ai rapporté de ma dernière excursion à travers les romans contemporains : des feuilles mortes, des plantes sans parfum, quelques bourgeons d’un vert assez tendre, qui ne permettent pas de prédire une floraison prochaine ; c’est tout. Nous voudrions reprendre quelque jour cette excursion. Nous avons montré dans quel état est tombé le roman de mœurs, et jusqu’où est descendue l’observation de la vie réelle ; il y aurait à chercher si l’imagination et la fantaisie sont aussi malades que l’observation et l’analyse. Moins heureux que Saul, fils de Cis, qui sortit pour chercher les ânesses de son père et qui trouva un royaume, nous ne rencontrerons probablement pas de chef-d’œuvre. Puisse au moins se présenter à nous quelque œuvre aimable qu’il y ait plaisir à saluer ! D’ailleurs il se trouvera toujours quelque plante bizarre à décrire, une ornière à combler, quelque sentier perdu sous les herbes parasites à reconnaître. Pourquoi s’occuper de ces œuvres oiseuses ? dira quelque esprit trop dédaigneux. Peuvent-elles récompenser de la peine qu’on se donne pour elles ? Laissez tomber ces feuilles mortes, puisque les intérêts de la littérature n’ont rien à craindre de leur chute. Je me contenterai de répondre que je n’ai pas encore connu de paysage qui fût absolument maussade, de travail qui fût absolument ingrat, de livre qui ne sollicitât pas plus ou moins fortement la pensée, et que j’ai toujours vu qu’il y avait infailliblement un intérêt sérieux engagé dans la question en apparence la plus futile.


EMILE MONTEGUT.