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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/74

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idiomes particuliers à chacune des races qui peuplent les provinces du sud-est. Ainsi le gouvernement autrichien a fourni à toutes des griefs communs, et il semble que le seul fruit de l’annexion soit d’avoir réuni dans une même hostilité ces sujets sur lesquels on n’était parvenu à régner qu’en les divisant. Aujourd’hui l’opinion se répand que la Transylvanie, la Croatie, la Dalmatie, la Voivodie serbe, jointes à la Hongrie, formeraient un état plus grand que la Prusse de mille lieues carrées, incomparablement riche, animé d’un esprit public énergique, propre à la liberté, et tout aussi en mesure de jouer le rôle de sentinelle avancée de la civilisation vers l’Orient que l’Autriche elle-même, retenue dans la torpeur d’une immobilité séculaire, sans initiative et sans force d’expansion. Il suffit de signaler de telles pensées, dont la maturité est contestable, pour faire entrevoir l’étendue des dangers intérieurs qui menacent l’empire autrichien. Trouverait-on dans les autres provinces des secours suffisans pour les conjurer ? Sans parler de la Vénétie, cette sœur malheureuse de la Lombardie, aspirant comme elle à rompre ses chaînes, sans arguer même de la situation particulière que les nobles obstinations du patriotisme polonais font à la Galicie, les provinces héréditaires, quoique rattachées par des liens étroits à la grandeur de la monarchie, offrent plus d’un symptôme de tiédeur et d’opposition : on l’a vu dans les débats de commissions nommées par le gouvernement lui-même. En cas de luttes intérieures, le pouvoir impérial ne retrouverait peut-être plus le concours que le Tyrol et la Croatie lui ont prêté en 1848, et qui n’a pas suffi pour vaincre. Aux malaises intérieurs la guerre a quelquefois servi de remède héroïque ; mais à part même la détresse financière qui rend l’Autriche incapable de supporter le poids d’une lutte prolongée, quel intérêt commun et national réunirait dans un même sentiment toutes ces races diverses et divisées, sinon ennemies ? Au-delà de chacune des frontières de l’empire, russe, polonaise, allemande, serbe, italienne, se trouvent des alliés, quelquefois des frères, contre lesquels la guerre paraît impie ; partout où les armées autrichiennes se présentent, elles rencontrent des amis dans les rangs de leurs adversaires, et les armes tombent des mains d’un grand nombre de leurs soldats. Ni la guerre civile, ni la guerre extérieure ne peuvent en définitive servir de prétexte au gouvernement pour refuser aux populations le redressement de justes griefs.

Malheureusement, dans la recherche des améliorations qu’il a le désir sincère de réaliser, le pouvoir ne trouve ni conseillers, ni guides sûrs et fermes, parce qu’il n’a donné à l’opinion aucun organe régulier et permanent. L’aristocratie militaire, sur laquelle il s’appuie, ne lui apprendra pas ce qu’elle ignore. En dehors d’elle, où seront