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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/674

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REVUE DES DEUX MONDES.

La théorie de M. Darwin ne se recommande pas seulement par sa grandeur et son importance scientifiques : elle touche aussi à des questions pratiques dont la portée n’échappe plus à personne, notamment à la question de l’élevage et à celle de l’acclimatation. L’Angleterre est, on peut le dire, le pays classique de l’élevage. L’application raisonnée de la méthode sélective y a produit les résultats les plus merveilleux. En contemplant dans les expositions agricoles les plus beaux produits des races anglaises, on a trop souvent oublié par quels moyens on était arrivé à perfectionner ainsi la nature au gré des besoins de l’homme : on a cru très bien faire en se procurant à très grand prix de beaux modèles anglais et en opérant dans d’autres pays des croisemens avec les races aborigènes. Toutes les observations de M. Darwin montrent cependant que de semblables croisemens doivent être faits avec une très grande circonspection. Les races gagnent à être croisées quand elles ont déjà beaucoup de caractères communs : le croisement ne fait alors qu’en rajeunir les forces et la fertilité ; mais quand il se trouve dans un pays des races naturelles, aborigènes, aux traits bien marqués, il vaut mieux songer à les perfectionner par la simple sélection que par des croisemens. C’est entrer en quelque sorte dans une voie déjà tracée par la nature, c’est mettre la sélection humaine au service de la sélection naturelle. L’instinct de l’éleveur consiste seulement à discerner, parmi les qualités, les formes d’une race, celles qui sont le plus susceptibles d’être amenées à la perfection ; il faut qu’il devine, pour ainsi dire, les intentions de la nature : aussi rien n’est-il plus rare qu’un bon éleveur. Il faut, dans cette industrie agricole, des qualités de l’ordre le plus délicat, une sorte d’intuition, la connaissance la plus minutieuse de la structure des animaux, des rapports mutuels qui unissent entre elles toutes les parties de l’organisation. Ce grand art a été jusqu’à présent livré à un empirisme souvent aveugle. Quand l’observation aura révélé à l’homme quelques-unes des lois les plus importantes qui règlent l’hérédité des caractères naturels, quels progrès ne pourra-t-il pas accomplir autour de lui ? Dès longtemps les Allemands, et notamment un gracieux penseur, Novalis, avaient jeté de brillans aperçus sur cet empire du monde animé destiné à l’homme, et sur le rôle qu’il lui appartient d’y jouer. Ces poétiques inductions se corroborent aujourd’hui par le témoignage de l’histoire naturelle, et c’est dans le pays où la science a toujours aspiré à devenir la servante de l’humanité que l’on s’attache le plus à découvrir les lois de l’élevage, cette branche si essentielle de la grande agriculture.

L’ouvrage de M. Darwin peut aussi être invoqué en faveur de l’acclimatation. Le naturaliste anglais montre en effet que les productions naturelles propres à une province géographique ne sont pas tou-