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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/642

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vos excellences nous feront grand plaisir de prolonger le congé qu’elles ont accordé audit Léonard, nonobstant la promesse qu’il a faite, afin qu’il puisse demeurer à Milan et achever certains ouvrages qu’il a commencés pour nous. » Le sévère gonfalonier Soderini répondit sèchement : « Votre seigneurie voudra bien nous excuser de ne pas accorder le délai que vous demandez pour Léonard de Vinci, qui ne s’est point comporté comme il le devait envers cette république, car il a accepté une bonne somme d’argent et donné un petit commencement à un grand ouvrage qu’il s’était engagé à faire, et par amour pour votre seigneurie il s’est comporté comme un délateur [1]. Nous désirons n’être pas sollicités davantage, parce que son travail doit satisfaire l’universalité, et que nous ne pouvons pas, sans en souffrir, suspendre plus longtemps. »

Léonard partit de Milan, non sans emporter une lettre du maréchal pleine des recommandations les plus chaleureuses, destinées à désarmer le terrible gonfalonier. « Les œuvres éminentes, dit Charles d’Amboise, que maître Léonard, votre citoyen, a faites en Italie, et surtout en cette ville, ont porté tous ceux qui les ont vues à l’aimer singulièrement, encore qu’ils ne le connussent pas. Et nous confessons pour notre part être du nombre de ceux-là, l’ayant aimé avant de l’avoir connu personnellement. Mais depuis que nous avons vécu avec lui et que nous avons éprouvé par expérience ses diverses qualités, nous voyons en vérité que son nom, célèbre à cause de sa peinture, est obscur en comparaison des éloges qu’il mériterait dans les autres branches où il est si distingué, et nous confessons que dans les différentes choses que nous lui avons demandées, et qui concernent notre profession, telles que dessins et projets d’architecture, il nous a non-seulement satisfait, mais qu’il a excité notre admiration. C’est pourquoi, puisque vous avez bien voulu nous le laisser ces jours passés, nous nous montrerions ingrat si nous ne saisissions pas l’occasion de son retour dans sa patrie pour vous exprimer notre gratitude… Et s’il était besoin de recommander aux siens un homme de ce mérite, nous vous le recommanderions de tout notre pouvoir, et nous vous certifions que vous ne pouvez rien faire pour augmenter ses biens, ses agrémens et ses honneurs sans qu’avec lui nous nous en réjouissions singulièrement. »

Cette lettre n’empêcha pas le gonfalonier de reprocher très durement à Léonard son inexactitude, son manque de foi et même les avances qu’il avait reçues pour un travail qu’il ne terminait pas. Léonard, blessé, courut chez ses amis, compléta la somme qu’on lui reprochait d’avoir reçue, et la porta à Soderini. Il faut se hâter d’ajouter

  1. Le texte porte delatore, mais je pense qu’il faut lire dilatore.