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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/638

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puissance ; il semble qu’on l’ait vue vivante : elle reste gravée dans l’imagination et dans le cœur comme ces souvenirs douloureux et charmans que l’on déteste et que l’on chérit. Je me souviens qu’en me rendant à Rome pour la première fois, je fus arrêté près de Baccano par quelque accident de voiture. Du haut des collines qui dominent cette pauvre auberge, la vue s’étend sur toute la campagne romaine et sur la ville. Le spectacle que je désirais voir depuis bien des années, je l’avais sous les yeux. Cette figure du Saint Jean de Léonard me poursuivait. Pour ramener mon attention sur la grande scène qui m’entourait, je récitais les vers terribles qu’Alfieri a datés de cette place :

Vota, insalubre regione che stato
Ti vai nomando…


« Terre insalubre et dépeuplée qui prétends au nom d’état, visages pâles, repoussans et exténués d’un peuple lâche et coupable ;… prince que la folie d’autrui appelle bienheureux, cité sans citoyens ; temples augustes sans religion,… lois injustes qui devenez plus mauvaises à chaque lustre,… c’est toi, Rome, toi, le siège de tous les vices ! » C’était en vain, la voluptueuse image ne me quittait pas ; elle flottait devant moi sur la vaste plaine ; je voyais ses lèvres folles et souriantes, ses yeux enivrés, ses abondans cheveux d’or, et j’entrai dans la ville éternelle, l’esprit hanté par le fantôme du faux dieu de tous les temps.


IV

Les travaux importans que Léonard avait exécutés à Milan ne l’avaient point enrichi. Menant grand train et comptant peu, lorsque la fortune lui souriait, il partageait volontiers avec ses élèves et ses amis. Il était bon : Melzi l’appelle dans ses lettres « bon ami et excellent père ; » mais il n’avait ni cette dignité de caractère ni ce goût d’indépendance qui conseillent le stoïcisme ou la prévoyance. La lettre que l’auteur de la Cène écrivit au duc de Milan pour lui exposer sa détresse est d’une tristesse et d’une humilité navrantes. « Il n’a plus de commission de personne… Il veut renoncer à son art. Il a dévoué sa vie au service du duc,… il est continuellement prêt à obéir ; mais il est en retard de sa solde, il n’a plus rien pour payer ses ouvriers ; il demande qu’on lui donne quelques vêtemens [1]… » Louis lui fit présent, par acte du 26 avril 1499, d’une petite vigne de seize perches, située près de la porte Vercellina. Peu de temps

  1. Amoretti, Memorie, p. 75.