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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/615

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ne l’était dès lors le jeune maître florentin. L’exécution de ces serpens qui se nouent et s’entrelacent dans tous les sens présentait des difficultés presque insurmontables, et à ce point de vue du tour de force et de la difficulté vaincue, je ne crois pas que Léonard ait jamais surpassé quelques parties de cet ouvrage, prodige non-seulement de patience et d’exactitude, mais de science consommée dans l’art si difficile de représenter la forme en mouvement sans lui faire rien perdre de sa précision et de sa beauté.

Malgré l’absence de tout document précis, c’est à la fin du premier séjour à Florence qu’il faut placer l’exécution du tableau du Louvre connu sous le nom de la Vierge aux Rochers. Le style, les types des têtes et la manière violente dont le tableau est peint ne permettent pas de le rapporter à une autre époque. Cet ouvrage, qui a beaucoup noirci, dont la composition est bizarre, est loin d’être une des meilleures inspirations de Léonard, et les figures des enfans en particulier sont parmi les moins bonnes qu’il ait faites. L’authenticité de cette œuvre a été contestée. On a voulu n’y voir qu’une répétition du bel exemplaire qui appartient au duc de Suffolk. Je ne puis adopter cette opinion. La Vierge aux Rochers appartenait à François Ier, et il n’est pas vraisemblable que du vivant ou très peu de temps après la mort de l’auteur on se fût permis une fausse attribution. Il est d’ailleurs impossible de méconnaître une précision et une finesse de dessin, une force de modelé qui décèlent la main du maître. Enfin l’aspect peu agréable de la peinture est loin d’être un argument contre l’authenticité de cet ouvrage, car on sait que les œuvres les plus incontestables de Léonard sont loin d’avoir le coloris brillant, l’exécution facile et séduisante de celles de ses meilleurs élèves, et c’est même à cette circonstance qu’est due en grande partie la confusion qui lui a fait donner la plupart des tableaux sortis de son école.

L’ébauche de l’Adoration des Mages de la galerie des Offices est, après la Cène de Milan et le carton d’Anghiari, la plus vaste des compositions de Léonard. Quelques-unes des parties les plus importantes de ce grand ouvrage ne sont que dessinées à la plume sur la toile presque intacte. L’ensemble, préparé avec cette couleur bitumineuse qui a tant fait noircir la plupart des tableaux de ce maître, n’a rien de ce qu’il faut pour séduire le public ; mais les artistes y trouvent une source féconde d’études et de réflexions, une sorte de révélation de la méthode que suivait le plus habile des peintres, et des procédés qu’il employait pour arriver à un rendu qui n’a jamais été surpassé. Ce tableau est certainement très postérieur à la Tête de Méduse dont j’ai parlé. Le style n’a ni l’élévation ni le caractère particulier si reconnaissable dans d’autres peintures de Léonard ;