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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/599

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découvertes nous donneront à peine sur l’ennemi l’avance de quelques jours. La supériorité de vitesse est d’ailleurs un avantage infiniment plus précaire pour une escadre que pour un croiseur isolé. Rassemblez huit ou dix vaisseaux rapides : s’il en est un seul dont la machine s’arrête, voilà l’escadre entière obligée de le sacrifier ou de l’attendre. C’est pour avoir voulu protéger le vaisseau le Zélé, démâté pendant la nuit par un abordage, que le comte de Grasse fut conduit à livrer malgré lui le combat de la Dominique. Nous ne pouvons donc sans danger mettre notre confiance dans un avantage que la moindre avarie peut nous enlever. Quel que soit le degré de perfection qu’atteignent nos constructions maritimes, l’importance de notre établissement naval ne s’en mesurera pas moins au chiffre de notre budget. Cependant, si nous dépensons notre argent avec plus de fruit et d’intelligence que ceux qui n’ont point nos charges militaires, il nous sera peut-être permis d’en dépenser moins qu’eux et d’arriver à peu près aux mêmes résultats.

Dans quelle voie, dans quel sens nous convient-il donc de développer notre marine ? Mon sentiment à cet égard ne saurait être douteux : il ressort, si je ne m’abuse, de l’ensemble même de ces récits ; mais, sur un point aussi essentiel, je tiens à formuler nettement mon opinion. Ce sera en quelque sorte mon testament militaire.

De plus riches que nous peuvent se donner le plaisir d’éparpiller leurs ressources et de dissiper de cent façons leurs crédits. Nous ne pouvons errer ainsi à l’aventure. Il nous faut choisir une bonne fois notre sentier et n’en plus sortir. Voici, quant à moi, celui que j’indique. Pour la puissance que la nature a placée en face de l’Angleterre, je ne comprends pas de marine possible sans une flotte de ligne, c’est-à-dire sans une force homogène dont chaque unité puisse figurer dans une ligne de bataille. En dehors de cette flotte, je ne vois plus d’utiles que des avisos ou des canonnières rapides, qui ne sont, à tout prendre, qu’une autre espèce d’avisos. Si la flotte de ligne est bien ce qu’elle doit être, les garde-côtes eux-mêmes deviendront superflus. Nous aurons, nous aussi, nos remparts de bois ; mais, tout en protégeant nos rivages, ces remparts mobiles seront assez rapides pour menacer les rivages de l’ennemi. Je répudie donc hautement tout sacrifice qui ne tend pas à augmenter directement notre flotte de ligne. Constituer sans délai le corps de bataille de la marine française, l’entourer de rapides et actifs éclaireurs est un soin si urgent que pour le moment c’est le seul qui me touche. Les frégates de croisière, les batteries flottantes, les canonnières à petite ou moyenne vitesse, les vaisseaux garde-côtes, les transports, les transports surtout, n’ont pas mes sympathies.