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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/572

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pouvaient seuls en 1825 faire un contre-amiral. Aussi une énorme distance existait-elle alors entre l’officier-général et le capitaine de vaisseau. Aucun calcul de probabilité ne leur laissait entrevoir, plusieurs années à l’avance, l’heure où le supérieur et le subordonné deviendraient deux collègues. Un maréchal de France peut à peine se flatter aujourd’hui de posséder le prestige dont je n’ai cessé de jouir, avec mes camarades, de 1816 à 1830. Ce prestige n’a commencé à s’affaiblir qu’après le combat de Navarin, qui, en faisant surgir de nouvelles gloires, donna du même coup naissance à une nouvelle école. Jusque-là, je n’avais pas, je puis le dire, connu un seul jour d’impatience, et après quatorze ans de bons services je ne trouvais pas le grade de vice-amiral trop lent à venir.

De gracieuses dépêches m’avaient été adressées dès le retour à Brest de la division que j’avais conduite sur les côtes de l’Amérique espagnole. « J’ai remarqué avec un plaisir bien vif, mais sans en être surpris, m’écrivait le ministre, que, dans les contrées que vous avez visitées, la présence de la division sous vos ordres a fait naître l’opinion la plus favorable de la marine française. Un résultat aussi heureux de la mission dont vous étiez chargé doit être d’autant plus flatteur pour vous qu’en plusieurs circonstances cette division avait à détruire des préventions suscitées et entretenues par l’intérêt personnel. Vous avez pris à La Guayra le seul parti qui convînt dans votre position, et qui pût concilier les droits de l’humanité avec l’obligation où vous étiez de garder la plus exacte neutralité entre les troupes espagnoles et celles de la république de Colombie. Vous avez rendu à l’Espagne le service important de sauver des soldats fidèles à leur roi, et peut-être aura-t-il suffi de ce premier exemple d’une capitulation due à votre heureuse intervention pour rendre désormais moins cruelle une guerre qui jusqu’alors ne laissait aux vaincus aucun espoir de salut. »

Tel était généralement, sous la restauration, le style des dépêches officielles, empreint d’une exquise urbanité et d’une chevaleresque courtoisie. Les ministres d’un gouvernement qui cherchait sa base dans les traditions du passé devaient être, soit par leur naissance, soit par leurs relations sociales et le rang qu’ils occupaient dans le monde, de très grands personnages pour des officiers de fortune, comme nous l’étions presque tous à cette époque. Le respect que nous leur accordions avait pour contre-poids la condescendance bienveillante dont ils nous honoraient. Tous ces ministres n’étaient pas sans doute ce que, sous l’ancienne monarchie, on eut appelé des grands seigneurs, mais il suffisait qu’ils le fussent pour nous, et que la politesse de leurs formes rehaussât à nos propres yeux la déférence que nous accordions à leurs ordres. Le respect