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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/564

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industrie de l’avortement à l’infanticide, du meurtre des enfans à celui des grandes personnes. Maris incommodes, rivaux gênans, puis concurrens de places, ennemis de cour, etc., disparaissaient, Le métier florissait. On assiégeait leurs portes. Nombre de dames qui brûlaient d’être veuves avaient recours « à ces jolis secrets. » Empoisonneuses émérites et connues, la Voisin, la Vigoureux, la Fillastre, avaient de grands hôtels, laquais, suisses et carrosses.

Pour savoir les choses cachées, prévoir ou obtenir la mort de ses ennemis, on s’adressait au diable et on lui disait la messe à rebours. Des prêtres officiaient ainsi, Lesage à Paris chez la Voisin, Guibourg à Saint-Denis dans une masure. Les dupes écrivaient la demande, qu’on faisait semblant de brûler. On la gardait, on les tenait par là, on les intimidait et on les exploitait. La Fillastre possédait ainsi un billet où quatre princesses ou duchesses demandaient « si la mort du roi viendrait bientôt. » L’une d’elles, pour retirer ce dangereux écrit, s’adressa au prêtre Lesage avec instance et larmes. Ces concurrences empêchaient le secret.

À l’interrogatoire, ce furent les juges qui pâlirent. Le premier nom prononcé fut celui d’un prince (Bourbon du côté maternel), le comte de Clermont, qui aurait empoisonné son frère de concert avec la femme de ce frère, la noire Olympe Mancini. Celle-ci, avec une Polignac et autres, avait eu recours à la magie pour perdre La Vallière. Toute l’histoire des amours du roi aurait traîné au parlement. Le 11 janvier 1680, il lui retira l’affaire, la transporta du Palais à l’Arsenal, où siégea une commission de gens du conseil. Cependant il ne crut pas encore la précaution suffisante. Il avertit Olympe. Elle se sauva, ainsi que Clermont. Une fois en pays étranger, elle fit croire qu’elle n’avait fui que par crainte de la Montespan : fable évidente. Celle-ci était alors fort peu de chose. Le roi aimait Fontanges et donnait sa confiance sérieuse à Mme de Maintenon.

Olympe trouva partout sa réputation établie, l’horreur du peuple, qui souvent la chassa des villes. On assure qu’à Madrid, où elle fut reçue, elle empoisonna la jeune reine d’Espagne, nièce de Louis XIV : service essentiel rendu à la maison d’Autriche, et qui dut aider à la fortune du fils d’Olympe, le fameux prince Eugène. Une autre Mancini, la sœur d’Olympe, duchesse de Bouillon, resta, et répondit avec une assurance altière, sachant bien que les juges seraient respectueux. Ensuite cependant elle crut sage de quitter la France. Le duc de Luxembourg, le spirituel et vaillant bossu, fort dépravé, qui avait l’âme comme le corps, fut accusé et ne s’alarma guère. On avait trop besoin de lui. Il passait pour le seul qui pût succéder à Turenne. On ne frappa que son intendant.

On crut donner le change au public sur la gravité de l’affaire en laissant jouer une pièce où Visé et Thomas Corneille mettaient en