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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/560

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d’être une mère pour ses enfans, de voir son mari et de le consoler. Pirot parvint enfin à la tourner vers les pensées religieuses. Il lui montrait le crucifix d’une main, de l’autre l’aidait à tenir la pesante torche de cire qu’on lui faisait porter. Les injures de la foule, qu’elle entendait fort bien, ne l’empêchaient pas de prêter l’oreille à ses paroles ; mais près de Notre-Dame elle parut troublée, agitée, pria le bourreau d’avancer quelque peu. Elle semblait vouloir par là se cacher quelque vue choquante. C’était l’exempt Desgrais, ce Judas, ce tartufe, qui à Liège s’était fait son ami pour la perdre. Il suivait le tombereau à cheval si près qu’il y touchait. Le confesseur obtint pourtant qu’elle se calmât, regardât pacifiquement cet objet d’horreur. À Notre-Dame, on la fit descendre du tombereau, et Pirot la suivit, quoique fort engourdi par la position qu’il lui avait fallu prendre. On la fit agenouiller sur la marche de la porte, ouverte à deux battans. Il y avait grande foule dans l’église. On lui mit dans la main la torche allumée dont Pirot l’avait jusque-là aidée à soutenir le poids. Le greffier, à sa droite, lut l’amende honorable, qu’elle répéta, bien bas d’abord ; mais le bourreau, d’une voix forte, lui dit : « Plus haut ! madame. » Elle éleva un peu la voix docilement.

Le bourreau, dans ces momens, n’était que trop le maître de son sort. Il y avait un arbitraire immense, une latitude extrême et effrayante dans les supplices d’alors, confiés à la main variable de l’homme. Un bourreau de mauvaise humeur pouvait faire souffrir cruellement. On voit aussi par nombre d’exécutions que le parlement pouvait rendre, d’un mot dit au bourreau, la même sentence horriblement différente en pratique. Quel que fût le courage de la Brinvilliers, elle craignait qu’il n’y eût quelque réserve dans l’arrêt, une aggravation imprévue, et demandait quelquefois à Pirot si, au lieu d’être décapitée avant le feu, elle ne serait pas brûlée vive.

« Le peuple de Paris, dit Pirot, est assez tendre et ne s’acharne guère à insulter les condamnés ; mais justement cette tendresse augmentait son horreur du parricide, et parmi quelques mots de pitié il y avait beaucoup de malédictions, des voix qui semblaient altérées de sang. Elle avançait avec une extrême lenteur à travers la foule et les cris, et à la longue elle devait s’affaisser et faiblir. Le bourreau, qu’elle intéressait par son courage visible, lui dit avec une rudesse compatissante : « Ce n’est pas tout, madame, d’être venue jusqu’ici et d’avoir jusqu’ici répondu à monsieur ; il faut aller jusqu’à la fin. » Elle répondit par un signe de tête, comme pour le remercier. »

On était sur la Grève ; mais on ne pouvait avancer. Quelques coups de fouet que le valet du bourreau qui menait donnât au peuple (Pirot même en reçut un), la masse comprimée par derrière ne pouvait bouger ni s’ouvrir. Il fallut s’arrêter à quelques pas de