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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/559

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Dans ce lieu si étroit, il y avait une cinquantaine de curieux, hommes et femmes, tous gens considérables. Deux personnes marquaient : l’une, la comtesse de Soissons, Olympe Mancini, sombre Italienne, noire de corps et d’âme, suivie de son ombre sinistre, sa Mme du Refuge ; l’autre, pour contraster, était cet effronté farceur, Roquelaure, rieur d’office, bouffon héréditaire et pourvoyeur d’amour, qui jadis fournit La Vallière. Pour bouffonner le soir et amuser Versailles, déjà sérieux, il venait voir les belles choses de Paris, les comédies de la justice, les gaietés de la Grève, les grimaces des patiens. L’impudence de ces personnages, leur dureté à la regarder sous le nez, ce lui fut chose amère. Elle se tourna vers Pirot, et elle lui dit avec un visage à faire pitié : « Monsieur, voilà une étrange curiosité ! »

Le tombereau qu’on avait amené était un des plus petits de ceux qui servent à porter les ordures. Il était impossible d’y tenir quatre. Le valet fut dehors, appuyé sur le bord extérieur, les pieds sur le cheval qu’il conduisait. La Brinvilliers et le confesseur étaient au fond sur la paille, repliés à l’étroit, et le bourreau debout. Elle paraissait navrée de son ignominie, non pour elle, mais pour son mari, frémissant de la honte qui allait retomber sur lui. Pirot ne pouvait la tirer de cette pensée. « Il y eut alors, dit-il, en elle une vive saillie de nature. Son visage se plissa, ses sourcils se froncèrent, ses yeux s’allumèrent, sa bouche se tourna, et tout son air s’aigrit. Je ne m’étonne pas si M. Lebrun, qui la vit alors un demi-quart d’heure, lui a donné une tête si enflammée et si terrible. C’est le lendemain qu’il en fit, de mémoire, un crayon avec ses couleurs. Il y a près d’elle un homme debout en bonnet carré. Au reste, il n’a voulu que peindre un caractère, l’indignation. Il prétend que ce visage tient du tigre, et il a fait une tête de tigre à côté. » On sait que c’était une idée systématique de Lebrun de retrouver partout l’animal dans l’homme. Il la suivit d’abord dans ce dessin, inspiré de l’horreur publique ; je crois qu’il n’existe plus aujourd’hui. Plus calme, il fit ensuite le beau dessin du Louvre, si pathétique, où l’affaissement a succédé, où les yeux sont au ciel, mais la bouche déjà détendue par une prostration qui se sent de la mort.

Pirot, avec un tact et une adresse qu’il eût dû montrer plus souvent, entra dans cette émotion d’un trop cher souvenir. Il lui dit que M. de Brinvilliers ne pouvait entrer dans la vie religieuse, comme elle le désirait, qu’autant que la grâce le toucherait : à quoi elle répondit avec un calme bon sens qu’il lui suffisait d’un principe d’honneur humain pour vouloir fuir le monde, et se retirer, sans faire de vœux, dans une communauté libre, comme l’Oratoire, Saint-Lazare ou les Bons-Enfans. Du reste, elle lui promit de ne plus lui parler de sa famille ; seulement le pria une dernière fois