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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/538

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siers, lui qui excellait à tremper la lame d’un poignard ou d’une épée et à monter ces nobles armes avec goût et avec science ; mais ne pouvait-on pas appliquer l’habileté et le raisonnement aux productions du dernier ordre, rendre plus légère et plus sûre la serpe ou la faucille aux mains du paysan, perfectionner le plus simple outil et y faire sentir la supériorité de l’ouvrier ?

Il rêva une existence libre et active. Il se voyait déjà propriétaire de deux ou trois forts mulets, promenant sa marchandise dans les hameaux de la plaine, ou, encore mieux, monté sur un bon petit cheval de montagne et allant dans des villes plus éloignées nouer des relations, s’emparer, grâce à son langage clair et correct, à ses manières honnêtes et à sa figure sympathique, de la clientèle des détaillans. Il voyait du pays, il respirait à pleins poumons l’air des champs fertiles, lui enfermé depuis douze ans dans le noir abîme du Val-d’Enfer ! Il acquérait des connaissances, il se faisait apprécier. Son instruction et sa probité le rendaient en peu d’années un homme important, considéré, pouvant rendre des services et s’appuyer sur un crédit toujours grandissant. Enfin il aspirait à monter, sans bien se dire où il s’arrêterait, ne se connaissant aucun mauvais désir à satisfaire, ayant surtout soif d’agir pour agir, et regrettant seulement son point de départ, le chagrin secret de Tonine, car, sans ce reproche intérieur, ses volontés et ses espérances n’avaient rien que de légitime.

Plus il regardait cette baraque du Creux-Perdu, plus il se l’appropriait dans sa pensée. Ce site effroyable, ce lieu désert lui semblait un atelier digne de son audace. — Ici je serai seul maître et seigneur chez moi ! J’aurai des ouvriers que je traiterai plus humainement que je n’ai été traité par ceux qui ont exploité mon talent jusqu’à ce jour. Je serai le roi de cette solitude, nul autre que moi ne vaincra ce torrent et ne bravera ses colères, nul autre bruit que celui de mon travail ne luttera contre son bruit. Je planterai là ma tente pour deux ou trois ans tout au plus. J’y aurai quelques livres, et, les voyages aidant, j’étudierai à fond ma partie. Je sortirai de là plus malin que ceux qui se vantent de tout savoir sans avoir rien vu et rien lu. Alors peut-être cette fière Tonine regrettera-t-elle de m’avoir laissé quitter la Ville-Noire sans m’avouer sa peine et sans faire un effort pour me retenir.

Le propriétaire de la baraque était un certain Audebert, que Sept-Épées connaissait fort peu, et qui passait pour une pauvre cervelle d’homme. Il l’avait vu quelquefois, et s’en était éloigné comme d’un bavard, outrecuidant bonhomme, qui faisait hausser les épaules aux gens sérieux et positifs. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait vu à la Ville-Noire ; il avait fait beaucoup d’allées et de venues aux envi-