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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/531

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suis. Je me trouve trop jeune, et je ne crois d’ailleurs pas que nous puissions nous convenir.

Sept-Épées se sentit si bien battu par la dignité de Tonine qu’il fut plus piqué que réjoui de se voir libre. — Vous voyez bien, Tonine, lui dit-il avec dépit, que je ne me trompais pas sur vos sentimens pour moi, et que j’avais bien raison de ne pas me presser de vous demander en mariage ; il me semble que vous auriez pu m’épargner la peine de venir ici pour en faire la démarche, et que, dès le premier jour où je vous ai parlé, vous étiez bien libre de me dire que je ne vous plairais jamais.

— Alors c’est moi qui ai tort, n’est-ce pas ? lui répondit Tonine d’un ton de reproche si doux que lui seul put en comprendre l’amertume. Eh bien ! je me justifierai comme je pourrai, ajouta-t-elle en s’adressant à Gaucher. Ne me prenez pas pour une fille qui tourne à la coquetterie, mon cousin, ce ne serait pas mon goût. La vérité est que votre ami Sept-Épées m’a fait entendre, il y a environ trois mois, qu’il avait quelque idée de se marier avec moi…

— Il a eu tort, dit Gaucher ; c’est à moi le premier qu’il eût dû en parler.

— C’est vrai, répondit Sept-Épées, j’ai eu tort ; j’ai eu la fierté de ne pas vouloir que Tonine se décidât sur les remontrances de ses parens. J’aurais souhaité la devoir à elle-même. C’est peut-être de l’orgueil, et vous savez que j’en ai…

— D’ailleurs, reprit Tonine, il voulait vous parler tout de suite, aussitôt que j’aurais dit oui. C’est moi qui l’en ai empêché en lui déclarant que c’était inutile.

— Comment arrangez-vous ça tous les deux ? dit Gaucher. Il me semble que vous n’êtes pas d’accord. Le garçon se plaint de n’avoir pas été éconduit dès le premier mot, la fille prétend le contraire. Est-ce que tous les deux vous auriez tort ?

— Peut-être, répondit Tonine ; mais des deux côtés le tort n’est pas gros. Sept-Épées m’a parlé sérieusement, je lui ai répondu de même ; mais nous ne nous sommes peut-être pas bien compris. Il a cru sans doute que je changerais d’idée ; il s’est trompé : il attendait ; moi, j’ai cru qu’il ne pensait plus à moi, j’ai négligé de lui répéter ma façon de penser.

— Et à présent, dit Sept-Épées, toujours partagé entre le contentement et le dépit, je n’ai plus d’illusions à me faire, et si j’en ai encore apporté ici quelques-unes, je peux les remballer et m’en aller coucher dessus.

— Un instant ! s’écria Gaucher, qui était trop franc pour comprendre ce qui se passait ; je vois que tu as du chagrin, mon camarade, et je vois aussi pourquoi tu en as depuis trois mois, pourquoi